CPE du Domaine Saint-Sulpice - Grève du 4 novembre 2021- Salaire d'aujourd'hui - on rit de nous - Crédit Leïla Fayet
CPE du Domaine Saint-Sulpice – Grève du 4 novembre 2021- Salaire d’aujourd’hui – on rit de nous – Crédit Leïla Fayet

Demain, les garderies privées non subventionnées ont prévu une journée de grève; casse-tête pour les parents, certainement, mais en même temps plusieurs parents sont sympathiques à leur cause. Les propriétaires veulent pouvoir offrir de meilleurs émoluments à leurs éducatrices. Justement, dans ce but, les éducatrices en CPE étaient elles aussi en grève plusieurs jours la semaine dernière, dont mercredi 4 novembre.

Ce jour-là, une quinzaine de femmes, emmitouflées dans des écharpes et manteaux dansaient sur le trottoir et brandissaient des pancartes ! Elles travaillent toutes au CPE Domaine St-Sulpice, présent depuis 1990, au coin des rues Antoine-Déat et Louvain Est. Ces femmes faisaient grève jusqu’à 11 h. Elles expliquent au journaldesvoisins.com  leurs revendications essentielles: salaire, temps, relève et reconnaissance.

Salaire

Ce CPE compte 22 adultes pour éduquer et prendre soin de 78 enfants de un an à cinq ans. D’après Caroline Léveillée, éducatrice depuis presque 30 ans au CPE Domaine St-Sulpice, l’échelle salariale n’est pas adaptée aux compétences, aux tâches ou à l’expérience des employées du CPE. Ses collègues l’appuient, les unes en hochant la tête, les autres en précisant quelques points.

« L’échelle salariale finit à 10 ans. Après, on n’est plus augmenté. Ça fait 30 ans que je suis là. J’ai le même salaire que ma collègue qui a 10 ans d’ancienneté ici. Ce n’est pas normal. On a eu des ajustements salariaux parce qu’on est des femmes. Vous savez, avec la loi sur l’équité salariale. Mais les seuls hommes qui travaillent en CPE, ils font le ménage. Nous sommes comparées à des hommes qui ne font pas le même travail que nous. Ça ne fait pas de sens », remarque Annik Francoeur, elle aussi éducatrice depuis 30 ans au CPE Domaine St-Sulpice.

En 2015, au Québec, selon le ministère de la Famille 2,2 % du personnel éducateur en CPE étaient des hommes. Ils ne sont pas suffisants pour être considérés comme à prédominance masculine. Aussi les catégories d’emplois types de « contremaître » et de « préposé à la maintenance », font office de comparateurs masculins, selon le document Démarche type d’équité salariale des services de garde et des bureaux coordonnateurs assujettis à la Loi sur l’équité salariale du ministère de la Famille.

 

Line Girard, responsable alimentaire et diététicienne, vit avec un 21 $ de l’heure. Après 31 ans de loyaux services au CPE Domaine St-Sulpice, c’est peu pour boucler les fins de mois. Chantal Gallant, préposée à la désinfection, depuis trois ans et demi au même CPE, gagne 15,92 $ de l’heure. Elle sait que son salaire ne sera pas augmenté, car aucune échelle salariale n’est prévue pour son type de poste.

« Il n’y a pas de possibilité d’augmentation de salaire. Ce n’est pas très alléchant. Je travaille 17,5 h par semaine. J’ai deux enfants. À long terme, rester avec l’équipe, ce sera peut-être trop difficile, même si je me suis liée à l’équipe et que j’aime mon travail », ajoute Chantal Gallant.

Dégager du temps

L’éducatrice Caroline Léveillée souhaite obtenir plus d’heures allouées aux bilans bisannuels. Préparer le portrait de l’enfant, c’est rendre compte de son développement cognitif, social-affectif, moteur et langagier. De plus, le temps consacré aux plans stratégiques des enfants à besoins particuliers est important.

Il faut aussi intégrer le temps nécessaire à la rencontre avec les professionnels : ergothérapeute, orthophoniste et autres. Caroline Léveillée pense qu’il faut allouer un budget pour que d’autres éducatrices puissent prendre sous leur aile les enfants pendant les heures qu’elle doit consacrer à ces dossiers.

Mais il y a aussi la responsable de la cuisine qui manque de temps.

Le CPE Domaine St-Sulpice en grève (Photo: François Robert-Durand)

« J’ai seulement deux journées pédagogiques pour monter un cartable pour les recettes d’une année complète. Cela ne suffit pas, je suis obligée travailler à la maison. C’est compliqué à monter. Il faut tenir compte des allergies, des préférences, du guide alimentaire canadien, etc. Et puis il y a aussi le quotidien. Nous faisons tout de A à Z : éplucher les légumes, faire les muffins, faire la vaisselle, le ménage, les commandes à rentrer, etc. Heureusement en ce moment, j’ai une aide en cuisine. Mais ce n’est pas assez. Je devrais finir à 14 h. Mais souvent, je fais du 7 h à 15 h, sans pause déjeuner et sans être payée sur le supplément. Si j’avais plus de temps, je ferais plus de recherches pour les menus et les techniques de cuisine. J’aimerais avoir du temps pour plus de choses variées, plus compliquées, pour faire le travail de nutritionniste plus poussé », dit Line Girard, responsable alimentaire et nutritionniste.

Manque de relève

Diane Latreille, éducatrice depuis 31 ans au CPE Domaine St-Sulpice constate le manque de relève. Elle dit devoir parfois revenir travailler. Elle est en congé, mais doit tout de même assurer le service auprès des enfants. Par manque de personnel, elle a vu d’autres CPE fermer des groupes.

« Dans notre CPE, pour assurer la relève et offrir des vacances estivales aux éducatrices, nous acceptons des stagiaires. Mais comme les conditions salariales ne sont pas bonnes, il y a de moins en moins d’étudiants en Technique d’éducation à l’enfance (TEE). Ils vont vers d’autres techniques. Les programmes du CEGEP Marie-Victorin  […] n’ont pas complètement rempli leurs TEE. C’est un DEC de trois ans et c’est le deuxième DEC qui est le moins rémunéré au Québec. À Trois-Rivières le programme a été fermé par manque d’inscrits », précise Caroline Léveillée.

Selon Véronique Parrot, éducatrice depuis 23 ans au CPE Domaine St-Sulpice, l’équipe  est vieillissante. Les plus jeunes éducatrices ont 10 ans d’ancienneté. Elle ajoute qu’il faut donner envie à la relève de se former puis de venir travailler dans le réseau.

« […] une importante pénurie de main-d’œuvre, qui s’est amplifiée durant la pandémie et s’explique notamment par une baisse du nombre d’inscriptions au diplôme d’études collégiales (DEC) en techniques d’éducation à l’enfance (TEE) se répercutant aujourd’hui sur les taux de diplomation. Ainsi, les inscriptions au DEC en TEE ont chuté de 32 % entre les années scolaires 2014-2015 et 2020-2021, passant de 4 468 à 3 059 pour le trimestre d’automne. La diplomation, quant à elle, a chuté de 28 % en trois ans pour le DEC et l’attestation d’études collégiales (AEC) », lit-on dans le Plan d’action pour compléter le réseau des services de garde éducatifs à l’enfance du ministère de la Famille.

Ce plan propose, parmi d’autres solutions, d’allouer une bourse de 6 900 $ aux étudiantes et étudiants en TEE pour les encourager à compléter leur formation.

Reconnaissance

« En plus des revendications salariales et de toutes les autres demandes. C’est vraiment un peu de reconnaissance qu’on aimerait», soumet l’éducatrice Caroline Léveillée.

Faisant référence au dépistage des difficultés de langage et des observations que font le personnel en garderie, et ce, dès la pouponnière, Madame Léveillée dira:

«Nous faisons un travail de prévention, d’accompagnement et de pédagogie. »

Malgré les revendications de salaires, relève et reconnaissance, elle pense être soutenue dans son travail par la direction, le CA et les parents. Les enfants évoluent dans un milieu propice à leur développement, stimulant, sécuritaire et répondant aux normes d’hygiène.

Chantal Gallant, préposée à la désinfection, rajoute que le gouvernement et les gens ont compris avec la COVID-19 que la désinfection était un besoin essentiel.

 « Pendant la pandémie, nous avons eu un seul jour de fermeture par semaine : le samedi. Mais parfois nous étions obligées de rentrer tout de même les samedis. Nous gardions les enfants des médecins, des infirmières et tous ceux qui sont dans (le domaine de) la santé pendant la COVID-19. […] Nous étions toutes ”merveilleuses, des anges gardiens”. Alors je me suis dit, j’espère qu’ils vont nous reconnaître quand ce sera le temps. Et puis là, oups, il n’y a plus rien », remarque Line Girard, nutritionniste.

Cependant, pour toutes, c’est un beau métier. Ce qui fait continuer Annik Francoeur, éducatrice, ce n’est pas son salaire, mais bien de voir les enfants évoluer, grandir. Comme elle, ces collègues trouvent que c’est un métier difficile, émotionnellement, psychologiquement, physiquement.

« C’est un travail constant sur soi. C’est très demandant d’être éducatrice. C’est pourquoi le salaire [si bas] c’est rire de nous. […] Aucun parent n’a maugréé quand on a annoncé mardi matin qu’on partait en grève. La plupart des parents étaient derrière nous. Le CA et la directrice pareil », dit Annik Francoeur, éducatrice.

Pour de meilleures conditions

Nancy Morin, directrice générale, soutient les grévistes. Pour elle, le manque de personnel récurrent est un problème qui pourrait être résolu par de meilleures conditions.

« C’est sûr que j’ai été éducatrice 22 ans, mon cœur est sur le bord de la rue avec les filles. On ne lâche pas, mais mon corps va aller par là, dans le bureau », annonce Nancy Morin, directrice, avec un grand sourire.

Au premier jour de son premier stage, Magali Hones, stagiaire et étudiante au DEC en TEE du Cégep du Vieux Montréal, fait grève, elle aussi devant le CPE Domaine St-Sulpice.

« J’ai choisi la petite enfance parce que les enfants, c’est notre avenir. C’est très important. Pour mon premier jour de stage, je manifeste avec mes collègues, parce que c’est mon avenir qui est en jeu. […] Le salaire n’est pas très bon, mais j’aime tellement les enfants que je vais continuer dans cette voie-là. Plus tard, si cela devient trop difficile financièrement, je devrais réfléchir à faire autre chose. Le salaire, c’est très important pour avoir une vie décente », conclut Magali Hones, stagiaire.

Problème de relève: casse-tête pour les parents

Le manque de personnel dans les CPE peut engendrer des difficultés pour les parents. Les absences répétées pour garder leurs enfants peuvent mener à la perte de leur emploi. Devoir garder ses enfants à temps plein peut empêcher de trouver un nouvel travail.

Le gouvernement du Québec, à la suite de pressions exercées par le mouvement des parents Maplaceautravail, a fait plusieurs annonces récemment en lien avec la formation de la relève, certaines augmentations, et l’ajout de places dans plusieurs régions du Québec.

Il est également prévu que le guichet 0-5 ans critiqué abondamment pour son inefficacité soit revu et amélioré d’ici l’an prochain.

Toutefois, pour le moment, les parents ne sont pas mieux servis, Montréal étant un peu l’exception compte tenu de la densité de la population.

Le personnel, par ailleurs, réclame plus et mieux. Rappelons que les éducatrices de plusieurs CPE ont été en grève quelques jours la semaine dernière, un peu partout à Montréal, et notamment dans Ahuntsic-Cartierville.

CPE Les Abeilles bricoleuses en grève le long du boulevard Henri-Bourassa (Photo : jdv – Philippe Rachiele)

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