Photo: Stéphane Tessier (courtoisie)

Il existe 243 maisons de type « shoebox » dans Ahuntsic-Cartierville. Ces petites maisons, parfois encastrées entre deux autres plus grandes, sont reconnaissables à leur architecture simple, leur étage unique, leur toit plat, leur symétrie et leur galerie surplombée d’une marquise. Leur intérêt réside surtout dans ce qu’elles représentent. Elles « témoignent de l’acquisition d’une propriété par la classe ouvrière et méritent une certaine reconnaissance et protection », selon l’historien Stéphane Tessier. Il y a quelques jours, un avis de démolition a été affiché sur l’une de ces maisons. Une demande surprenante compte tenu que la maison semble, de l’extérieur, en très bon état, et qu’elle affiche des particularités que Stéphane Tessier qualifie de rares et intéressantes.

Une maison très rare

La maison en question se situe au 10 147, avenue Péloquin, entre les rues Sauriol et Fleury. Selon l’inscription placardée au pignon avant de la maison, elle daterait de 1895, ce qui ferait d’elle l’une des plus vieilles de l’arrondissement.

Vérification faite, cependant, au registre foncier de Montréal, la date de construction mentionnée est 1917. Il n’en demeure pas moins que ce n’est pas clair.

Cette dernière donnée n’a pu être vérifiée au registre foncier du Québec, les inscriptions faisant référence aux anciens registres de la paroisse du Sault-au-Récollet.

« Elle a aussi été construite à l’extérieur du noyau historique du village du Sault-au-Récollet et avant la création de la municipalité de village d’Ahuntsic. Il ne reste pas beaucoup de telles demeures», explique pour sa part Jacques Lebleu, résidant d’Ahuntsic-Cartierville.

Sachant que les maisons de type « shoebox » ont commencé à apparaître à Montréal au 20e siècle, il est donc très particulier que cette maison date d’une période plus ancienne.

Habituellement, explique Stéphane Tessier, ces maisons n’ont pas beaucoup de panache, elles se trouvent sur le bord du trottoir et le terrain n’est pas réellement mis en valeur. Or, la maison de la rue Péloquin est très en recul du trottoir, possède un parterre gazonné et ses quelques décorations témoignent d’un souci esthétique.

La présence de ces particularités rend la demande de destruction d’autant plus étonnante pour l’historien.

Certains citoyens ayant eu vent de cette demande, la trouve « triste », « ridicule », «désolante » et « enrageante ».

Photo: Stéphane Tessier (courtoisie)

Le statut de la « shoebox »

« Le shoebox n’a pas de statut particulier en termes de protection patrimoniale. Il existe un flou et un vacuum sur la reconnaissance et la protection de ce genre de bâtiments », explique l’historien Stéphane Tessier.

Si l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville n’a pas de règle précise en ce qui concerne les maisons de type « shoebox », le conseiller de ville du district Sault-au-Récollet et président du comité consultatif d’urbanisme (CCU), Jérôme Normand, assure que la valeur de ce type de maison est établie au cas par cas, considérant l’emplacement, le revêtement, les matériaux. Il ajoute, qu’en général, l’arrondissement a toujours privilégié que l’aménagement préserve en bonne partie la façade et la valeur architecturale de la maison. Il affirme que certaines maisons de type « shoebox » ont été protégées dans l’arrondissement.

L’arrondissement Rosemont-La-Petite-Patrie a, pour sa part, adopté en mars 2019 un projet de règlement visant à protéger les maisons de type « shoebox » pour éviter qu’elles ne disparaissent. En outre, des règles plus strictes ont été imposés aux propriétaires qui voudraient moderniser leur maison.

Projet proposé au CCU

La demande formelle de démolition du 10 147, avenue Péloquin inclut un projet de remplacement, soit un triplex du type trois maisons de ville, jumelées du côté droit et détachées du côté gauche étant donné que le bâtiment a déjà une marge latérale du côté gauche. Le propriétaire souhaite démolir le bâtiment actuel parce qu’il ne peut pas recevoir d’étage supplémentaire, explique Sylvie Buchanan du Département d’urbanisme de la Ville de Montréal.

Ce projet de remplacement va être proposé au prochain comité consultatif d’urbanisme (CCU) le 4 décembre prochain à 18h. Cette rencontre est ouverte au public. Elle aura lieu au 555, rue Chabanel Ouest, 6e étage. Les citoyens pourront donner leur avis ou s’opposer au projet. À la suite de la présentation du projet de remplacement par le promoteur et des avis des résidants, le CCU prendra une décision.

Le président du CCU, Jérôme Normand, assure que ce n’est pas parce qu’il y a publication d’un avis de démolition que la démolition est automatique.

« Le comité consultatif d’urbanisme juge de la pertinence de la démolition en regard des caractéristiques de la maison : ses conditions, ses possibilités de rénovations, sa valeur patrimoniale et la valeur du projet de remplacement », explique M. Normand.

Même si le CCU accepte la démolition, si des citoyens s’y opposent toujours, il reviendra au conseil d’arrondissement de prendre la décision.

Photo: Stéphane Tessier (courtoisie)

Un contexte qui date

Résidant dans le quartier depuis une vingtaine d’années, Jacques Lebleu se souvient d’une pétition de voisins qui avait circulé en 2003 visant à mettre un frein à des rénovations, faites à une maison située au 9935, avenue du Sacré-Cœur, qui augmentaient la surface et la hauteur de la maison.

La pétition n’avait pas eu d’influence dans la décision finale de l’arrondissement. À partir de ce moment, d’est en ouest, les rues Sacré-Coeur, Chambord, De La Roche (particulièrement touchée), St-Charles et Péloquin ont toutes connu de telles nouvelles constructions entre Sauriol et Sauvé. Des maisons modestes ont été achetées pour leur terrain, puis démolies ou transformées pour construire plus gros ou ajouter des étages.

Jacques Lebleu croit que l’administration municipale a favorisé ce contexte, qui accentue les inégalités sociales, puisqu’elle en bénéficie par la hausse des taxes et impôts fonciers.

Comme l’administration municipale a consenti dès le départ à ce phénomène, estime Jacques Lebleu, elle porte aujourd’hui, vu ses effets, la responsabilité morale de le baliser. Il croit que l’administration municipale devrait mettre des balises à la vente de maison qui ont un certain âge, plus de 100 ans dans le cas de la maison de l’avenue Péloquin, ou de type « shoebox ».

« Une piste de solution constituerait à établir par réglementation les étapes préalables à l’émission de permis de transformation ou de démolition des constructions plus que centenaires. Les agents d’immeubles et les propriétaires devraient par la suite en aviser d’éventuels nouveaux acheteurs », croit-il.

Le destin, donc, de la « shoebox » du 10 147, avenue Péloquin reste incertain. Mais il est toujours possible d’aller faire entendre sa voix.

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3 commentaires
  1. Au terme d’une recherche sommaire, le 10147, avenue Péloquin aurait vraisemblablement été construit en 1911 par un certain Robert Hugh Price. La même année, il avait acquis le terrain de Jean-Baptiste Péloquin. Avant d’être achetée en août dernier par un promoteur immobilier, cette «shoebox» n’avait eu que quatre propriétaires.

    1. Merci Mme Sénécal. Nous pensions que vous étiez notaire de métier, ce qui vous donnait accès facilement aux titres, mais votre métier de consultante en conservation du patrimoine bâti nous apporte la réponse. 🙂 À votre avis, à quoi est due l’inscription “1895” sur le pignon de la maison? Une lubie de l’un des quatre propriétaires, ou –peut-être– la date d’achat du terrain par M. Péloquin ? Merci en tout cas d’avoir éclairé notre lanterne et celle de nos lecteurs et lectrices.
      Christiane Dupont
      Rédactrice en chef

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