Le 6 décembre ? C’est aussi 14 jeunes femmes, fauchées dans leur vingtaine, il y a 32 ans: la tuerie de Polytechnique était bien réelle. Ces féminicides prouvent que la violence faite aux femmes est loin d’être réglée. Le 6 décembre 2021, le Centre des femmes solidaires et engagées qui a pignon sur rue dans Ahuntsic-Cartierville se souvient et met l’accent sur la réalité d’aujourd’hui : les violences faites aux femmes aboutissent encore au meurtre, assombrissent encore des vies, des familles, des générations. La marche prévue à 18 h a été annulée : les risques d’accidents dus à la météo (pluie, glace) étaient trop élevés. Qu’à cela ne tienne ! Le souvenir tiendra bon. La marche se transforme en vigile.

Le 6 décembre, vers 18 h, sur la rue Fleury, une vingtaine de personnes écoutaient avec attention le discours de Pina Di Pasquale, directrice générale du Centre des femmes solidaires et engagées (CFSE). La pluie, les bourrasques froides, la noirceur, la neige à moitié fondue sous les plaques de glace accompagnaient les noms de jeunes femmes décédées pendant la tuerie de Polytechnique de 1989. Et les 23 femmes et filles tuées cette année complètent ce chant funèbre.

Des mortes, des battues, des terrorisées, des prisonnières

D’après le Conseil du Statut de la femme du Québec,  le nombre de féminicides a augmenté pendant la COVID. Mais pas seulement! Les violences faites aux femmes sont encore une réalité précise et dommageable au Québec, en 2021. Et la COVID excuse-t-elle tout ?

Discours de Pina Di Pasquale (manteau rouge), directrice générale du Centre des femmes solidaires et engagées (CFSE), lors de la commémoration du 32e anniversaire de la tragédie de Polytechnique tenue devant les bureaux du CFSE, le 6 décembre 2021. (Photo: François Robert-Durand)

 « Elle révèle un enjeu déjà existant […] Les féminicides ne sont que la partie visible d’un problème plus profond. Nous vivons dans une société où les femmes vivent de la violence sexuelle, émotionnelle, économique, psychologique et physique […] Elles ne sont pas seules. Nous sommes nombreux et nombreuses à dire « C’est assez ! Pas une de plus ! », déclare Pina Di Pasquale, directrice générale du CFSE.

D’après le dernier rapport annuel du CFSE , en 2021, les intervenantes du CFSE ont traité plus de 900 demandes pour des femmes en situation de violence, d’angoisse ou de précarité. Pas moins de 53 interventions individuelles à la suite à de situations de violence (entre partenaires intimes, conjugale, intrafamiliale ou sexuelle) ont permis à des femmes d’avancer dans leur parcours.

« Nous agissons beaucoup au niveau de la prévention et de la sensibilisation. Nous offrons des activités, des conférences et des ateliers. […] C’est un environnement de confiance. Nous leur donnons des outils pour être le plus autonome possible. […] Toutes les femmes sont les bienvenues », explique Mariam Sarr, agente à la communication et au développement au CFSE.

Cycle de la violence - Photo courtoisie du Centre des femmes solidaires et engagées
Cycle de la violence – Photo courtoisie du Centre des femmes solidaires et engagées

Le cercle infernal, le reconnaitre pour le briser, le briser pour ne pas le transmettre.

Plus de la moitié des femmes faisant appel au CFSE habitent Ahuntsic-Cartierville. Marion Joan, intervenante psychosociale, les écoute et essaye de trouver avec elles les outils pour casser le cercle infernal. Mais attention, pas question de les accabler. Tout se passe en douceur, ici au CFSE.

Les femmes viennent prendre un café, avec un biscuit. Elles discutent avec d’autres femmes. Mais, en repartant, au moment de mettre les chaussures, une phrase, un mot, un geste ou un regard en dit bien plus long qu’un discours. L’intervenante va alors se rendre compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Le dialogue peut commencer.

Marion Joan, intervenante psychosociale au Centre des femmes solidaires et engagées (CFSE). À ses côtés, des chandelles utilisées lors de la commémoration de la tragédie de Polytechnique, le 6 décembre 2021. (Photo: François Robert-Durand)

« Je ne juge pas la femme en face de moi, explique Marion Joan, intervenant psychosociale au CFSE. Elle a sa culture, son histoire. Qui je suis pour juger ? Je l’aide à reconnaître sa situation. On ne force jamais une femme à faire quoi que ce soit. Si elle ne veut pas quitter un homme violent, elle ne le quitte pas. Nous n’allons pas la forcer. Nous travaillons ensemble pour repérer les étapes du cycle de la violence. Puis on peut la référer vers des structures qui vont pouvoir prendre en charge le conjoint violent. On fait le maximum de ce qu’on peut, mais chaque femme reste maître de sa situation et de ses choix. Nous, on est là pour l’amener à des pistes de réflexion qui pourraient faire en sorte d’avoir un avenir qui soit optimal pour elle », ajoute Mme Joan.

Le CFSE accueille les femmes victimes de violences, quel que soit l’agresseur. Bien que peu de femmes se présentent au CFSE comme victime de violences féminines, c’est aussi une réalité. Mme Joan travaille de la même façon en accompagnant la femme pour :

  • reconnaître la situation,
  • reconnaître le cycle de la violence,
  • trouver des solutions adaptées à son cas, son histoire, son être, ses capacités.

Puis, si c’est possible le CFSE essaie de trouver des solutions pour éviter que soit transmis ce schéma de violence aux enfants. Si aucun travail n’est fait, ils pourraient entrer, eux aussi, dans le cycle de la violence. Par exemple, ils pourraient développer des amitiés toxiques, des relations conjugales violentes, au travail du harcèlement, selon Mme Joan.

Mariam Sarr, agente à la communication et au développement au Centre des femmes solidaires et engagées (CFSE). (Photo: François Robert-Durand)

Toutes sortes de violences, toutes sortes de réponses

Toutes sortes de violences sont imposées à ces femmes. Par exemple, des problèmes avec le propriétaire font en sorte qu’une femme peut se retrouver à la rue du jour au lendemain. Là, il s’agit de droit. Une autre femme demande si l’école a le droit de donner telle ou telle punition à son enfant. Mme Joan essaie toujours de répondre. Même si elle ne connait pas la solution, elle se renseigne. Ensuite, elle rappelle la femme pour lui donner l’heure juste et vraie. Elle réfère aussi aux ressources compétentes dans le domaine, à qui du droit du logement, à qui des bonnes pratiques à l’école.

« On travaille avec l’humain, ce n’est pas comme si je réparais une imprimante. […] Là, on parle de choses plus délicates, je veux toujours m’assurer de donner les bonnes réponses », insiste Mme Joan.

Services rendus, service reconnus

Nathalie Goulet, conseillère du district d’Ahuntsic, lors de la commémoration de la tragédie de Polytechnique devant le Centre des femmes solidaires et engagées (CFSE), le 6 décembre 2021. (Photo: François Robert-Durand)

« Nous recevons des femmes quatre jours par semaine, comme si les violences s’arrêtaient les vendredis, les samedis et les dimanches. […] Afin de rendre ces services plus accessibles, deux employés supplémentaires sont nécessaires », confie Mariam Sarr, agente à la communication et au développement du CFSE.

Dehors, Emilie Thuillier, mairesse d’Ahuntsic Cartierville monte sur la tribune, petite planche vert foncé avec chevalet, pour rendre public son engagement.

« Vous faites un travail essentiel, dans l’ombre souvent. Merci d’organiser cet évènement dans le quartier. C’est tellement important que vous avez ici quatre élus. […] vous pouvez compter sur nous pour porter ce message […]. On sera toujours derrière vous pour l’ensemble de votre mission et de vos activités», dit Emilie Thuillier.

Les représentants de la population d’Ahuntsic-Cartierville, appuyaient la démarche du Centre des femmes. Les élus, Jérôme Normand, du Sault-au-Récollet, son jeune fils dans les bras, Nathalie Goulet d’Ahuntsic, et Julie Roy, de St-Sulpice, écoutaient avec recueillement les mots, bravant la tempête.

Les femmes autochtones oubliées, mais pas par le CFSE

« Au nom du Centre des femmes solidaires et engagées en solidarité, j’aimerais commencer par reconnaitre que le centre est situé en territoire autochtone, lequel n’a jamais été cédé. Nous reconnaissons la nation Kanien’kehá:ka, comme gardienne des terres et des eaux sur lesquelles nous nous réunissons aujourd’hui […] », déclare Pina Di Pasquale, directrice générale.

Le local du Centre des femmes solidaires et engagées (CFSE). (Photo: François Robert-Durand)

Emilie Thuillier, mairesse d’Ahuntsic-Cartierville rebondit sur ce sujet. Et sur un fond de bruit de voitures, elle ajoute son engagement pour la cause autochtone et féministe.

« Nous sommes bien conscients et conscientes qu’il y a du racisme systémique. Il y a des femmes qui sont doublement ou triplement discriminées dans notre […] société. Faire en sorte qu’on rétablisse, qu’on remette un peu de justice, d’équilibre, de solidarité dans notre ville avec les politiques que l’on a. Et puis on va essayer de contaminer aussi le gouvernement provincial et le fédéral sur [tous] ces enjeux. […] », appuie Mme Thuilier.

Rappelons qu’il existe :

« Le gouvernement a fait un pas dans la bonne direction concernant la mise en place d’un tribunal. Après ce sont des choses qu’il faut qu’on surveille et qui soient implémentées », précise Mariam Sarr, du CFSE.

 

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