Chantal Bernatchez, co-fondatrice et vice-présidente d’Iso-Protek avec des produits de son entreprise. Photo : Amine Esseghir / JDV

Iso-Protek, une petite entreprise d’Ahuntsic a su allier innovations économiques, sociales et environnementales.

L’écho des pas résonne dans le couloir désert de l’immense immeuble du secteur Chabanel. En ce vendredi soir de janvier, les lieux paraissent vides. Pourtant, les mains expertes des trois employés d’Iso-Protek s’affairent discrètement dans les deux salles qui leur servent d’atelier.

« En ce moment, on revalorise la toile du Stade olympique. On en fait des sacs de sport », annonce Chantal Bernatchez, cofondatrice et vice-présidente d’Iso-Protek. C’est avec des morceaux de la toile bleue intérieure, retirée en 2024 du toit de cette infrastructure emblématique de Montréal, que ces sacs ont été conçus.

Les quelques rouleaux encore inutilisés sont empilés sur une étagère, recouverts d’une fine poussière brunâtre accumulée depuis près de trente ans. Il faut d’abord les laver à la main avant de pouvoir découper et assembler les pièces. Le sac a fière allure. Il est estampillé de façon à rappeler l’origine de sa matière première.

Faire du neuf avec du vieux exige des réflexes aiguisés et une capacité constante à trouver des solutions. La toile présente parfois des trous : il faut alors imaginer le bon découpage pour optimiser chaque portion. On trouve aussi parfois des plis ou des rayures. Ce sont des blessures qui racontent l’histoire de la toile, et Mme Bernatchez nous dit les garder.

Au-delà du recyclage d’un matériau, les objets créés par Iso-Protek portent souvent la mémoire d’un passé qui parle à de nombreux Québécois et Canadiens.

Un sac de sport d’Iso-Protek fait à partir de la toile du Stade olympique. Photo : Amine Esseghir / JDV

Des bâches et des objets

 Cela dit, Iso-Protek n’est pas née en transformant la toile du Stade olympique. Elle a débuté avec un autre matériau, destiné au transport de liquides alimentaires sensibles aux variations de température. « On donne une seconde vie à des bâches isothermes qui transportent le vin de la SAQ », explique simplement Chantal.

La Société des alcools du Québec est l’un des principaux fournisseurs de l’entreprise. Mais, au départ, c’est Nestlé qui expédiait par bateau, dans des bâches installées à l’intérieur de conteneurs maritimes, des eaux pétillantes à embouteiller au Québec. Ces bâches, fabriquées par BT-pack, étaient destinées à l’enfouissement. « Elles étaient jetées après un seul usage, ce qui n’avait aucun sens », regrette la cheffe d’entreprise.

La toile de ces bâches, qui fait un peu plus de 111 mètres carrés (1200 pieds carrés) pour un conteneur maritime de 40 pieds, est d’une grande qualité et d’une robustesse presque à toute épreuve. Une véritable mine d’or pour cette jeune entreprise : les clients affluaient au plus fort de la pandémie pour les produits conçus à partir de ces bâches. « Tandis que les Fermes Lufa manquaient de pochettes thermiques isolantes pour livrer leurs repas [alors que la livraison à domicile se développait], la SAQ ne savait pas quoi faire de ces bâches. Nous sommes nés dans ce contexte-là », raconte Mme Bernatchez.

Grâce à la fabrication de pochettes, sacs à main, glacières, boîtes à lunch et autres articles — comme des toiles de protection pour VR — 12 000 bâches ont à ce jour été détournées de l’enfouissement. « Une quarantaine d’accessoires peuvent être récupérés sur chaque bâche isotherme, et servent à la fabrication de sacs ou d’autres produits », dit la vice-présidente d’Iso-Protek. Elle énumère fermetures à glissière, cordes, élastiques, curseurs… « Il y a même des aimants sur ces bâches pour les maintenir aux parois des conteneurs, lesquels coûtent 8 $ pièce neufs », relève Chantal – un composant qui sert à fabriquer des systèmes de fermeture pour leurs produits.

Débrouille circulaire

 L’entreprise doit beaucoup à l’imagination et à l’ingéniosité de son autre vice-président, Rasmané F. Ouedraogo – Raso pour ses amis –, conjoint de Mme Bernatchez. Originaire du Burkina Faso, il apporte un savoir-faire singulier lorsqu’il s’agit de transformer un déchet en objet.

Car, s’il est une chose difficile à Iso-Protek, c’est l’automatisation : donner une nouvelle vocation à une matière promise à la décharge ou à l’enfouissement demande une grande créativité et un sens aigu de la revalorisation.

Mme Bernatchez, alors étudiante en génie, est partie il y a plus de vingt ans en stage au Burkina Faso. Elle y a rencontré son conjoint et futur associé. C’est aussi là-bas que se sont révélés son esprit d’entreprise et sa passion pour l’économie circulaire. « L’économie circulaire, en Afrique, c’est un mode de survie, ce n’est pas une idée d’entreprise. Ici, on en fait un modèle d’affaires parce que nous vivons dans l’abondance, le luxe. Nous gaspillons énormément quand nous ne vivons pas dans un contexte de rareté ou de privation », explique-t-elle.

La flexibilité est également essentielle pour développer une entreprise dont le cœur de métier est la récupération. Iso-Protek conçoit et fabrique, par exemple, des coupe-vent et des sacs à dos à partir de morceaux de montgolfières ou de parachutes.

Au-delà de la dimension industrielle, l’entreprise se veut aussi un outil d’intégration. De jeunes neurodivergents d’une école spécialisée démontent les bâches dans le cadre d’un projet éducatif. Deux dames âgées viennent également quelques fois par semaine donner un coup de main à titre bénévole.

L’entreprise réalise actuellement l’essentiel de son chiffre d’affaires avec des produits de sociétés. Elle cherche aussi à développer une marque grand public, Rik-Ma, qui signifie « emmène-moi » dans une langue locale du Burkina Faso, et qui est déjà en vente en ligne. Attention : la demande est forte, il faut faire preuve de patience pour être livré.

Cet article a été publié dans la version papier du JDV de février 2026.



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