
À quelque chose malheur est bon. Les menaces protectionnistes de la nouvelle administration des États-Unis entraînent des remises en question essentielles de nos rapports économiques, non seulement avec nos voisins du sud, mais aussi et surtout notre rapport à la globalisation, lequel mène depuis plusieurs décennies à une surspécialisation néfaste pour la souveraineté économique du pays. Le point avec deux économistes.
« On était dans la logique selon laquelle la globalisation des marchés est une bonne chose », avance Jacques Nantel, professeur émérite au département de marketing à HEC Montréal. Il explique que, pour le Canada, 80 % des exportations et presque autant des importations sont faites avec les États-Unis. Ce qui ne posait pas de problème tant que les États-Unis étaient un bon partenaire. « Soudainement, on réalise qu’on a mis à peu près tous nos œufs dans le même panier », dit-il.
« Cela fait plus de trente ans que notre chaîne de production évolue pour répondre au commerce nord-sud et saisir les opportunités d’affaires avec les États-Unis », note, pour sa part, Christian Rodrigue, professeur d’économie et coordinateur du profil Administration des affaires au collège André-Grasset.
D’après lui, la surspécialisation mettait l’économie locale dans une situation d’incapacité à saisir d’autres opportunités d’affaires pour se diversifier et la rendait très fragile face à des changements de direction comme celle qu’effectue l’administration Trump actuellement.
M. Rodrigue soulève aussi la question de la productivité au Canada et au Québec. « L’une des pires dans les pays de l’OCDE et du G7, rappelle-t-il. On a un gros manque à gagner en productivité pour rendre nos produits moins chers. »

Achat local, un mot-valise à préciser
Selon les deux économistes, pour toutes ces raisons, la marche à suivre pour se réapproprier l’économie est complexe et, à certains égards, frustrante pour les consommateurs. « Il y a un effort conscient et assumé qui doit être fait par le consommateur pour payer plus cher les produits locaux, pour garder plus d’argent dans l’économie locale », note M. Rodrigue. Pour M. Nantel, le consommateur est appelé à faire un arbitrage entre la mise en avant des valeurs morales que suppose cet effort ou plutôt privilégier ses goûts et préférences en matière de consommation. « C’est un choix qui appartient à chacun, et si à peine 10 % des consommateurs canadiens décident de changer leur comportement pour des raisons de valeurs personnelles et de fierté, cela peut faire une différence », affirme-t-il.
Ce professeur ajoute que la notion l’achat local n’a pas bénéficié d’une stratégie marketing particulièrement innovante et claire, « ce qui fait que les résultats des campagnes pour l’achat local restent généralement mitigés », estime Jacques Nantel. À titre d’exemple, il cite les multiples appellations existantes pour définir un produit local. « Dans le secteur des alcools, vins et spiritueux, on a une appellation. Dans le secteur des produits alimentaires, on en a une autre. Et pour les produits manufacturés, on en a une troisième. C’est difficile de s’y retrouver. Ça génère une confusion certaine chez le consommateur. »
Christian Rodrigue abonde dans le même sens : « Il faut d’abord préciser ce qu’on entend par l’expression “achat local” parce que c’est un mot-valise. Est-ce qu’on parle des PME (petites et moyennes entreprises) de proximité ? Est-ce qu’il s’agit des produits 100 % faits au Québec à partir des ressources naturelles jusqu’aux produits finaux ? Ou encore de produits achetés ailleurs et qui seraient transformés ou tout simplement vendus par des compagnies québécoises? »
L’autosuffisance est-elle possible ?
Selon Jacques Nantel, sans aucun doute, « on est capable d’être autosuffisant et de bien vivre. On l’a été largement jusqu’au début des années 70. Bien entendu, cet objectif nous force à revoir certains choix de consommation pour privilégier sciemment l’achat local. » Christian Rodrigue, lui, souligne l’avantage financier de l’achat local. « Plus on encourage les entreprises d’ici, plus l’argent reste au pays. Ce qui permet à ces entreprises d’augmenter leur profit, qui sera réinvesti pour faire la prospection d’autres marchés. »
Reste que l’impact de ces gestes conscients et assumés ne peut être perceptible à très court terme.
« On joue sur deux niveaux très différents. Le premier concerne le comportement du consommateur à l’épicerie, qui est un comportement microéconomique. Le deuxième concerne l’impact que cela peut avoir, qui est de l’ordre de la macroéconomie », précise M. Nantel. Nos deux interviewés s’accordent à dire que le changement radical de paradigme économique auquel on assiste actuellement exige une grande détermination de la part des citoyens et un effort soutenu de pédagogie, d’information et de sensibilisation de la part des dirigeants et… des médias.
Cet article est paru dans la version papier du JDV hiver 2025.
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