Lorsqu’on parle de l’histoire d’un lieu, ce qui vient d’abord à l’esprit, ce sont ses bâtiments, ses rues, peut-être une ancienne voie ferrée ou encore un plat traditionnel. Ce sont les éléments qui rassemblent, ce qui est partagé, et connu… très connu même.
Sur la rue Fleury, à Ahuntsic, l’histoire prend pourtant une forme humaine, celle d’une femme aux cheveux blancs courts, au sourire chaleureux, toujours proche de son piano, et dont les 99 années de vie sont remplies d’amour et de dévouement. C’est France Chambefort.
La présenter comme si personne ne la connaissait est presque difficile. « Maman 2 », comme tout le monde l’appelle, a accompagné près de 6000 enfants depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. À 99 ans, elle est toujours bénévole à temps plein à sa propre garderie, La Bonbonnière, du lundi au vendredi, de 8 h 30 à 16 h.
Lorsqu’on lui demande comment elle parvient encore à le faire, elle pointe le ciel du doigt et répond : « C’est là-haut… J’ai juste obéi. »
À Ahuntsic, tout le monde connaît France Chambefort. Mais peu connaissent son histoire.
De la France au Québec
Mariée à 19 ans et immigrée au Québec peu après, France Chambefort arrive à Montréal en 1951 comme immigrante française avec son mari. « J’aime mon pays, et j’aime mon pays d’adoption », affirme-t-elle. Depuis son arrivée au Québec, elle habite le quartier Ahuntsic. Pour elle, la rue Fleury représente « les bonnes manières, la propreté, la politesse et le respect ».
Elle a commencé sa vie à Montréal comme finisseuse de vêtements, puis hygiéniste dentaire. Mais son amour des enfants, qu’elle dit porter depuis l’enfance, trace son chemin. « Je suis faite pour cela… À l’école, quand il manquait des professeurs en maternelle, on venait me chercher. » Elle étudie la psychologie de l’enfant auprès de la célèbre pédiatre et psychanalyste française Françoise Dolto , puis elle se dirige ensuite vers le monde de l’éducation à la petite enfance. Au fil des années, elle devient propriétaire de trois garderies privées : L’Abri, La Volière et La Bonbonnière.
Selon ses propres mots, si elle était restée en France, elle aurait été artiste. « Nous avions 1000 $ quand nous sommes arrivés », raconte-t-elle. Mais pour elle, la richesse ne se mesure pas en argent. « Il y a des pauvres qui sont riches, et des riches qui sont pauvres », dit-elle. Plus tard, elle devient présidente de l’Association des garderies privées pendant dix ans. « J’ai connu les normes, les ratios. On n’a rien fait de mieux que ce modèle de garderie », affirme-t-elle. Au cours de sa carrière, elle estime avoir accompagné 6000 enfants.
Une pédagogie atypique par la musique et l’imagination
La rencontre avec « Maman 2 » a eu lieu lors du gala de fin d’année de sa garderie, La Bonbonnière. Dans le jardin, les parents entouraient les enfants qui chantaient et dansaient, tandis que Mme Chambefort, « chef d’orchestre » selon ses propres mots, animait le spectacle derrière son clavier et son microphone. Les parents prenaient des photos. Tout le monde souriait.

« Quand tu mets les pieds ici pour la première fois, tu as l’impression que tu rentres à la maison », raconte Francesca Gosselin, mère d’un garçon de deux ans. Pour Mme Chambefort, les enfants ont le droit d’être des enfants. Sa philosophie de l’éducation tient en une phrase : « Il faut les suivre les enfants, et non pas les poursuivre. »
Pianiste de formation, France Chambefort croit que la musique facilite l’apprentissage. Chaque jour et depuis des décennies, une heure lui est consacrée à la garderie. « La musique est une expression sans paroles. C’est juste des émotions. Elle te donne l’impression de continuité de ta pensée, elle te fait vibrer, elle te met en colère, elle te ramollit et elle exige beaucoup de discipline. »
Carine Costes, adjointe administrative à La Bonbonnière, décrit « Maman 2 » comme une femme à l’imagination sans limites. Chaque année, un voyage imaginaire prend vie à la garderie. Le lieu se transforme alors en pays de destination, décoré de bricolages réalisés par les enfants eux-mêmes, où ceux-ci vivent une expérience visuelle et sonore complète.
Pour France Chambefort, le développement de l’enfant passe aussi par le corps. « On travaille les muscles, la bouche, la jambe. L’enfant doit se muscler avant de penser », affirme-t-elle. Elle est notamment à l’origine de la méthode de la corde, aujourd’hui largement utilisée dans les garderies, où les enfants se tiennent à une corde lors des déplacements à l’extérieur.
Une figure de la mémoire collective d’Ahuntsic
Ces méthodes ont marqué des générations entières et continuent de vivre aujourd’hui à travers les enfants qui fréquentent encore « La Bonbonnière ». Jean-François Sigouin, père de deux enfants âgés de quatre ans et demi et d’un an et demi qui fréquentent aujourd’hui la garderie, y a lui-même passé son enfance. « Je me souviens beaucoup de la musique, d’être à l’extérieur et qu’elle était avec nous », raconte-t-il. « Il y a un sentiment de continuité à voir mes enfants grandir ici, avec la même personne qui dirige encore la garderie. Cela me fait penser à mes parents et à ce qu’ils ressentaient à l’époque. »

France Chambefort se décrit comme une « servante ». Pour elle, l’éducation des enfants est une « mission ».
Quand la fête est terminée au jardin de la garderie, dans un moment de silence, elle confie : « Je voudrais mourir debout. » Puis elle ajoute : « Ma jumelle m’attend avec les anges. »
Alors qu’elle entre dans sa 100e année de vie, Maman 2 continue chaque matin d’ouvrir les portes de La Bonbonnière. Pendant que les enfants grandissent, que les générations se succèdent et que d’anciens élèves y reviennent aujourd’hui comme parents, elle continue d’écrire une page de la mémoire collective d’Ahuntsic.
Voilà 99 ans de France Chambefort.










