Le brise-glace des Prairies rentre à son port d’attache à la centrale d’Hydro-Québec (Photo : Philippe Rachiele, JDV)

« Tenez-vous ! », crie le capitaine André Moisan alors que nous allons heurter la glace épaisse de la rivière des Prairies. Après le choc, le bateau se retrouve pendant une fraction de seconde dans un angle plutôt inquiétant. Tout redevient cependant à l’horizontale rapidement alors que le capitaine fait reculer le bateau et recommence la manœuvre. 

« Nous », c’est votre serviteur, et l’équipage du brise-glace. Journaldesvoisins.com avait demandé et obtenu la permission d’Hydro-Québec de participer à l’une des opérations de bris de glace sur la rivière des Prairies pour mieux l’expliquer à nos lecteurs.

Sus aux embâcles !

Chaque printemps, durant une période de deux à trois semaines, le brise-glace d’Hydro-Québec est en opération quasi quotidienne pour gruger la glace de chaque côté du chenal. À quelle fin ? L’objectif est d’éviter les embâcles qui pourraient provoquer des inondations dans Ahuntsic-Cartierville et à Laval le long de la rivière des Prairies.

Le chenal de la rivière est un chemin sur l’eau, creusé au début de l’hiver après quatre à cinq jours de froid intense à -15 degrés Celsius pour laisser passer le frasil (sloche), selon le capitaine Moisan. Sinon, explique-t-il, le frasil va s’ajouter sous la glace déjà en place et l’épaissir au point de former un mur de glace trop épais.

De graves inondations ont eu lieu dans les années qui ont suivi la construction du barrage de la Montreal Light and Power en 1929, à l’est d’Ahuntsic. Ce barrage a été racheté par la suite par Hydro-Québec. Depuis cette époque, diverses méthodes ont été utilisées pour prévenir les embâcles responsables des inondations sur la rivière, dont le forage et le dynamitage. Au cours des dernières décennies, c’est plutôt l’utilisation d’un brise-glace qui a pu jouer ce rôle.

Cette méthode consiste à créer un chenal après quatre à cinq jours de froid à -15º Celsius dès décembre/janvier avant que la glace n’atteigne l’épaisseur de deux pieds. Des estacades (des structures comme d’énormes barils en surface, mais ancrés au fond de l’eau) sont également mises à profit pour aider à créer un couvert de glace sécuritaire et à le maintenir en place. De cette façon, ce couvert de glace ne se déplace pas inopinément, ce qui pourrait contribuer à bloquer le chenal.

La méthode a été mise au point par le capitaine Moisan, qui cumule 30 ans d’expérience et qui est à l’emploi d’Hydro-Québec. André Moisan a aussi contribué à la conception du brise-glace avec une équipe d’ingénieurs et il a testé le tout avec ses collègues.

Dans Ahuntsic-Cartierville, on peut remarquer des estacades un peu en amont du barrage près de l’île de la Visitation, à l’est du pont Papineau, ainsi que près du pont Lachapelle. Ces estacades retiennent la glace épaisse jusqu’à ce qu’elle fonde et se désagrège par elle-même avec le temps plus chaud, souligne le capitaine Moisan.

Le capitaine André Moisan aux commandes du brise-glace des Prairies qui passe sous le pont Papineau-Leblanc (Photo : Philippe Rachiele, JDV)

Admirateurs et goutte d’eau

Quand le brise-glace est au travail, le capitaine Moisan souligne que de nombreux curieux surveillent depuis les deux rives, tant du côté d’Ahuntsic-Cartierville, notamment au belvédère de l’Ile-de-la-Visitation, que des rives lavalloises.

Pour le plus grand plaisir des curieux qui, parfois, saluent le brise-glace à son passage, il arrive que les opérateurs du bateau saluent en retour d’un signe de la main ou d’un coup de klaxon quelques-uns des observateurs installés au bord de l’eau de la rivière des Prairies.

Cette eau provient de la rivière des Outaouais, qui prend sa source sur un territoire de 146 000 km2 en Abitibi-Témiscamingue. De plus, d’autres rivières s’y déversent également, comme la rivière Gatineau, précise Mylène Blais-Poulin, ingénieure hydrique d’Hydro-Québec.

« La goutte d’eau qui tombe en Abitibi prend trois semaines pour rejoindre la rivière des Prairies », signale Mylène Blais-Poulin, qui était présente à l’occasion de la visite du JDV sur le brise-glace.

Travail d’équipe

Comme il y a 13 centrales et réservoirs sur les rivières qui amènent l’eau à la rivière des Prairies, il faut s’assurer d’un bon travail d’équipe pour que les « actions prises en haut » soient coordonnées avec les centrales suivantes, ajoute Mme Blais-Poulin.

Certains réservoirs peuvent être utilisés pour prévenir les inondations, explique-t-elle. On y diminue la quantité d’eau qu’ils contiennent durant l’hiver pour permettre d’accueillir une partie de l’eau de la fonte printanière. Toutefois, d’autres centrales au volume plus réduit ne peuvent jouer ce rôle et recevoir beaucoup d’eau de crainte d’être endommagées.

Plus localement, le travail d’équipe est tout aussi important. Pendant que le capitaine et son second travaillent sur la rivière des Prairies avec le bateau, la communication est continuelle avec les opérateurs de la centrale. Ces derniers doivent veiller à ce que les gros morceaux de glace se dirigent avec le courant vers les évacuateurs de crues plutôt que vers les turbines en activité qui pourraient alors être endommagées. Les opérateurs veillent également à ce que le niveau de l’eau ne doit pas varier de plus de dix centimètres.

Enjeu urbain, aide, et sur mesure

« Notre unique souci est de limiter les inondations et éviter l’étiage (manque d’eau l’été), affirme Mylène Blais-Poulain, même si certaines personnes pensent que l’on privilégie surtout notre production (d’électricité). »   « Ce n’est pas tant un enjeu de production (pour Hydro-Québec) qu’un enjeu urbain », ajoute l’ingénieure de la Société d’État.

Morceaux de glaces qui se dirigent vers l’évacuateur de crues (Photo : Philippe Rachiele, JDV)

Le brise-glace a aussi d’autres fonctions. Ainsi, le capitaine Moisan souligne que son équipe et les employés de la centrale répondent présents régulièrement dans diverses situations d’urgence, sollicités par les services de police et pompiers de Montréal et de Laval. Cela peut se produire plusieurs fois par année, notamment pour venir en aide à des bateaux en difficulté emportés par le courant et qui s’approchent dangereusement de la centrale.

À l’origine, le brise-glace des Prairies était un bateau-remorqueur qui a été modifié spécialement selon les spécifications d’Hydro-Québec, souligne le capitaine. Il est en service depuis 1998 et son entretien annuel coûte environ 100 000 $, ajoute-t-il.

Saluez le capitaine si vous le voyez à la barre du brise-glace, ce printemps, quand vous irez marcher le long de la rivière des Prairies… Vous serez peut-être salué en retour !

 

 



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