La Montreal Works, le témoin absent de l’effort de guerre

Démolition de l'usine Montreal Works Photo : Archives / JDV

Écouter cet article

Le patrimoine bâti s’efface par petits morceaux. Un incendie négligé, un permis de démolition accordé trop vite, voire une indifférence qui s’installe, et c’est l’histoire qui disparaît. À Ahuntsic-Cartierville, des bâtiments ont déjà payé le prix de l’oubli ou de la négligence. D’autres tiennent encore debout, souvent grâce à des citoyens qui refusent l’amnésie collective. Dans le même temps, la survie du patrimoine pose une question simple : que fait-on de ce qui reste ?

En avril 2016, la Société d’histoire d’Ahuntsic-Cartierville (SHAC) a tenté le tout pour le tout devant le conseil d’arrondissement. Durant une heure, ses coprésidents de l’époque, Vincent Garneau et Valérie Nadon, ont plaidé pour que les élus annulent le permis de démolition de la Montreal Works, ancienne usine de munitions de la Seconde Guerre mondiale. En vain.

Construite en 1943 dans le secteur Chabanel, l’usine appartenait à Defence Industries Ltd. Elle produisait des cartouches de 9 mm pour les fusils mitrailleurs Sten et des pièces de munitions. Quelque 9000 femmes y travaillaient.

L’usine occupait le terrain situé à l’angle des rues de Louvain Ouest et de l’Esplanade. C’était le dernier bâtiment montréalais de ce type encore debout. Un témoin unique de l’effort de guerre québécois et canadien.

Bien qu’on ne l’ait pas classé comme monument patrimonial, spécialistes et défenseurs du patrimoine ont reconnu le bâtiment comme témoin de l’histoire industrielle du secteur. En attestent les multiples articles de presse publiés à l’époque ainsi que le mémoire toujours disponible sur le site Internet de Héritage Montréal.

La Ville, propriétaire du terrain depuis 2012, voulait y construire une cour de voirie et des bureaux administratifs. Les conséquences d’un incendie qui, en novembre 2015, avait lourdement endommagé l’arrière du bâtiment ont facilité la décision de démolir l’usine. Les élus l’ont jugée irrécupérable. La ville a accordé le contrat de déconstruction à l’entreprise Delsan pour 1,8 M$.

Démolition de l’usine Montreal Works Photo : Archives / JDV

Arguments d’une disparition

On avait construit l’usine de façon dérogatoire et temporaire. Elle devait disparaître en principe à la fin de la guerre. Par ailleurs, les matériaux utilisés n’avaient pas résisté à l’usure du temps. C’était là d’autres arguments qui plaidaient en faveur de la démolition.

Pour la SHAC, à l’époque, l’absence de classement ne justifiait rien. Le patrimoine n’avait pas à payer les erreurs de l’administration. Le comité de démolition a toutefois imposé une condition. La préservation d’éléments commémoratifs sur le site. Des artefacts de l’usine rasée seraient conservés dans un entrepôt.

Selon les défenseurs du patrimoine, il s’agit là d’un manque de reconnaissance, d’un signe de négligence et d’un indice de destruction progressive du patrimoine historique dans le quartier. « On aime le patrimoine quand on n’a pas à s’en soucier. Mais dès qu’on doit s’en occuper un peu, ça devient contraignant », déplore Vincent Garneau.

Tout comme Valérie Nadon, il estime que la préservation du patrimoine bâti n’est valorisée que si c’est « joli » ou « spectaculaire », ou encore si cela se trouve dans une zone déjà reconnue, comme le Sault-au-Récollet. Cette approche fait, selon eux, qu’on prête moins d’intérêt aux sites moins esthétiques ou plus difficiles à entretenir. « On préfère alors démolir, laisser aller, sinon faire le minimum », déplore Mme Nadon.

Les deux interlocuteurs rappellent l’empressement des autorités municipales à démolir pour laisser place à de nouvelles constructions… alors que dix ans plus tard, rien n’est encore sorti de terre. « Ce qui est fâchant, c’est qu’à l’époque, on nous disait qu’il y avait urgence. Ils ont dépensé des millions dans la démolition à la hâte, puis c’est devenu un stationnement », rappelle M. Garneau.

On a aménagé sur le site un espace pour l’agriculture urbaine, une occupation festive éphémère et renouvelée d’année en année. Des logements transitoires dans des baraques de chantier installées dans un coin du site accueillent des personnes en situation d’itinérance. La Ville y projette aussi un grand ensemble immobilier dans le cadre d’un concours d’architecture et d’urbanisme. La cour de voirie est également à l’ordre du jour.

Il faudra voir, quand les projets de constructions se concrétiseront, du moins sur le papier, si des références à l’histoire particulière de ce site seront préservées.

Cet article a été publié dans la version papier du JDV de juin 2026.

Partager cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Avis public

Consulter les détails

À lire également

TIRAGE mieux vous connaître

Pour participer au tirage, merci de répondre à toutes les questions.

Toutes les données sont sécurisées dans un serveur établi au Québec.