Pour les plus anciens, c’était le « quartier de la guenille ». Pour les plus jeunes, c’est aujourd’hui un pôle d’affaires. À Chabanel, l’industrie fait partie de l’identité du secteur. Pourtant, derrière cette façade industrielle se cache une histoire moins racontée, ou plutôt oubliée : celle des femmes qui, pendant des décennies, ont travaillé dans les ateliers de confection et ont contribué à l’industrie textile de Montréal.
C’est cette mémoire que l’exposition Le cucitrici : les voix des couturières italiennes de Montréal cherche à faire revivre. Le projet est le fruit d’un partenariat entre la SDC District Central, Alliance Donne et le Centre des mémoires montréalaises. L’événement extérieur est présenté gratuitement à l’angle de la rue Chabanel et de l’avenue de l’Esplanade.

« C’est une reconnaissance d’elles-mêmes, de leurs vies, de leurs vécus », affirme Delia de Gasperis, présidente sortante du conseil d’administration de la SDC District Central et fille d’une couturière italienne ayant travaillé dans le quartier à la fin des années 1980.
Une histoire parmi tant d’autres
L’histoire de la mère de Delia de Gasperis permet de découvrir une partie moins connue du parcours de ces femmes, le cucitrici, mot italien qui signifie « couturière ». Arrivée au Canada il y a environ 60 ans, avec une formation de couturière et de designer, sa mère n’a pas tardé à trouver du travail dans son domaine. Au fil de sa carrière, elle a travaillé dans plusieurs manufactures montréalaises. Dans les années 1970, elle est devenue contremaîtresse, responsable d’environ 200 couturières. « C’était un succès pour une femme de son origine », souligne sa fille.
Mais ces femmes avaient chacune leurs histoires et leurs réalités. L’exposition donne aujourd’hui une voix aux couturières italiennes. Mais, dans les ateliers de confection, elles partageaient les rangées de machines à coudre avec des femmes venues de différents horizons. Delia de Gasperis se souvient encore des soirées où sa mère lui racontait, après le souper, les histoires de ses collègues : la Québécoise, la Hongroise, la Portugaise ou encore la Sicilienne. Derrière ces femmes qui partageaient un même milieu de travail se cachaient des parcours bien différents.
Ces femmes partageaient le milieu de travail, mais pas nécessairement les mêmes réalités. Pour certaines, il y avait des enfants laissés derrière elles, pour d’autres, un pays quitté, et, pour quelques-unes, des difficultés familiales. Pour ces couturières, le travail représentait une nécessité économique, leur permettant de contribuer aux dépenses du ménage.
La réalité du travail
Dans les entreprises, les conditions de travail variaient selon les postes occupés. Delia, qui a elle-même travaillé dans les manufactures durant ses étés, se souvient du travail à la pièce, un mode de rémunération où certaines ouvrières étaient payées selon leur production plutôt qu’à l’heure. Or, sa mère, qui occupait un poste de contremaîtresse, recevait un salaire.
Les compétences linguistiques pouvaient également contribuer dans le parcours professionnel de ces femmes. Elle explique que ses parents avaient appris le français et l’anglais, ce qui leur avait permis d’accéder à des postes de responsabilité. Toutefois, ce n’était pas le cas de toutes les travailleuses. Celles qui maîtrisaient ces langues traduisaient pour leurs collègues qui ne les parlaient pas.
Une mémoire collective qui revient concrètement à Chabanel
Aujourd’hui, Delia de Gasperis participe à un projet qui cherche à préserver leur mémoire et à reconnaître leur contribution à l’industrie du vêtement montréalais.
Selon elle, le travail de couturière a longtemps été jugé comme une compétence naturellement dévolue aux femmes, au même titre que cuisiner. Pour la société, c’était un savoir-faire essentiel, mais dont la valeur était souvent tenue pour acquise.
Si l’exposition met aujourd’hui en lumière les couturières italiennes, Delia rappelle que l’histoire de cette industrie s’est aussi construite grâce à des femmes venues de nombreux autres horizons. Elle explique avoir souhaité, dès son arrivée à la SDC, un projet qui reconnaîtrait leurs contributions collectives.
Aujourd’hui, les bâtiments industriels de Chabanel témoignent encore du passé textile du quartier. Certains ont changé de vocation, tandis que quelques entreprises du vêtement y poursuivent leurs activités. Mais derrière ces murs et ces anciens quais de chargement, il reste aussi les histoires de celles qui y ont travaillé. En ramenant une partie de l’exposition à l’angle de Chabanel et de l’Esplanade, le projet redonne une place à cette mémoire, là où elle s’est en partie construite.











