À Georges-Rémy Fortin

Rue Fleury, printemps 2019

« Il y a bien encore deux ou trois dépanneurs, un Dollorama; quelques commerces résistent encore à l’envahisseur, mais c’est pas mal la fin d’une époque. Le Mistinguette a fermé il y a deux ans et maintenant… »

Le vieil homme avait devant ses yeux ébahis un « carpaccio de bison au poivre rose, champignons king poêlés et marinés, cipollini glacés, émulsion d’épinard et de moutarde violette ».

Il se maintenait à une distance respectueuse de ce mets raffiné comme s’il avait été le sujet d’un grand roi qu’on approche avec une extrême déférence, et sa fourchette n’y opérait que de timides brèches.

Ce n’était pas l’avidité avec laquelle il dévorait ses deux « steamés » exactement au même endroit il y a encore quelques mois de cela.

Et pour décrire la faim qui le tenaillait quand il finissait son « shift » du matin à la job, il aurait fallu un mot plus fort qu’« avidité ». Il engloutissait jadis – il y a un peu plus de vingt ans – quatre « steamés ». S’il n’en prenait que deux ou trois, le patron de l’époque, un gros bonhomme, dont le front était luisant de graisse et de sueur, faisait mine de s’inquiéter :

« Qu’est-ce qui se passe mon Jacques? T’es malade? »

Et tous les clients au comptoir s’esclaffaient.

Parfois, rarement, il prenait quelque chose d’encore plus bourratif… Le trio « deux burgers, une poutine, une liqueur », par exemple, était le signe d’une indubitable vitalité sexuelle :

« Ho! Ho! Qu’est-ce qui se passe mon Jacques? s’écriait alors le patron. » Et puis avec un clin d’œil complice : « La nuit a été mouvementée? »

Sa main gauche agrippait le hot dog, sa main droite les frites. Des coulis de relish et de moutarde ruisselaient parfois sur son manteau de travail jaune orange. Pas grave! Il était déjà noir de poussière.

Tout en songeant au passé, il contemplait sa fille. Sa ballotine de volaille n’avait qu’à bien se tenir! Elle savait, elle, comment déguster ce genre de mets sophistiqué. Elle vivait dans une luxueuse demeure, « avec piscine creusée », sur le boulevard Gouin. Elle portait une élégante robe fleurie signée Gucci.

À toutes les tables, les gens étaient bien mis. Vestons, cravates, talons hauts, robes, colliers… Même les petits vieux savaient bien se tenir! À la table voisine, un élégant septuagénaire faisait tourner le vin dans son verre pour en libérer les arômes.

Était-il le seul client à avoir commandé de la bière?

Les jeunes avaient toutefois pris quelques libertés vestimentaires. Un trentenaire musculeux portait des jeans troués, mais ces jeans avaient été troués par un designer connu – c’étaient, en quelque sorte, des trous « artistiques » – et il se dégageait de ces jeans et, enfin, de ce jeune et de sa magnifique compagne, cet éclat doré que confère l’argent à toutes les choses qu’il touche.

Ses souvenirs ne pouvaient plus s’accrocher à rien; tout avait été effacé.

Les propriétaires de ce chic restaurant avaient repeint les murs, démoli le comptoir derrière lequel le patron régnait jadis sur son royaume, changé les tables, la musique et les clients…

Où était passée cette grosse femme boutonneuse? Et cet homme bourru, un peu fou, qui marmonnait dans sa barbe des paroles incohérentes? Ces vieux qui, comme lui, portaient des habits élimés? Ces clients dont le bout des doigts était noirci par l’encre du Journal de Montréal?

Le jeune homme aux jeans troués offrit un bijou à sa compagne. Elle glissa sa main sur la table dans un geste qui rappelait la sensualité du serpent; son amoureux déposa sa main sur la sienne.

Il était ce jeune homme… Il avait 26 ans ! On était en 1963. La binerie venait tout juste d’ouvrir et le patron n’avait pas encore développé son énorme tour de taille. Il l’avait invitée à prendre un café. Ils avaient parlé longtemps de tout et de rien. Puis, il y eut un long silence embarrassant, mais, au lieu de le briser avec d’autres mots inutiles, il avait avancé sa main vers la sienne. Elle aurait pu la retirer vivement, comme à l’approche d’un serpent, mais elle demeura immobile et leurs doigts se touchèrent.

Sa fille le regardait comme un médecin regarde un patient; elle remarqua une fine couche d’eau se former dans le bas de ses yeux. Il la voyait confusément, comme un point indistinct à l’horizon, mais il s’aperçut de son regard scrutateur juste à temps et sa vision s’ajusta. Il vit nettement sa robe fleurie, son sourire, son regard qui lui posait une question… Il avala une bonne lampée de bière et engloutit coup sur coup deux grosses bouchées de carpaccio.

– « Hum! C’est délicieux! »

– « Je n’étais pas inquiète, papa! Je savais que tu aimerais ce resto. »

 

* Dans sa chronique l’histoire qui fait l’Histoire, Nicolas Bourdon raconte l’Histoire d’Ahuntsic-Cartierville sous la forme de courtes nouvelles

L’auteur est professeur de littérature au Collège Bois-de-Boulogne. Ce deuxième texte est précédé d’un premier (2020-01-02) et suivi d’un troisième. Tous trois ont déjà été publiés dans le mag papier du JDV.

Vous aimez ce que nous faisons? Pensez à devenir membre du journaldesvoisins.com ICI

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pourriez aussi aimer ces articles

Quiz du jdv en quatre saisons : revue de l’automne 2019

Testez vos connaissances des actualités d’Ahuntsic-Cartierville publiées au fil des mois par…

Un organisme local –Communautique– met la main à la pâte pour fabriquer des visières médicales

Comme dit l’adage, les situations exceptionnelles nécessitent des mesures exceptionnelles. Depuis le…

Ahuntsic-Cartierville parraine une nouvelle famille syrienne

Aujourd’hui, 11 juillet, c’est un grand jour pour Christine Al-Khouri et sa…

Opération Patrimoine – La maison qui fait la grimace

Peu de citoyens d’Ahuntsic-Cartierville peuvent se targuer de tout savoir sur les…