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Sault-au-Récollet...

La mission perdue de Fort-Lorette

Publié le 21/10/2018
par Joran Collet

Comme on peut le constater, sur ce croquis du fort Lorette, il y a une porte au sud, et une à l’ouest. À l’ouest, on remarque aussi (en bleu) la petite rivière du portage. Devant, la rivière des Prairies. (Illustration: Ville de Montréal).

On le croyait perdu, sa redécouverte et sauvegarde in extremis ont constitué une avancée vers une meilleure connaissance de l’histoire de l’arrondissement. Le site de Fort-Lorette a été mis au jour par la firme Arkéos après le rachat du terrain par la Ville de Montréal. Depuis lors, des résidants s’inquiètent qu’Arkéos ignore des éléments cruciaux pour une meilleure compréhension du fort alors qu’une deuxième série de fouilles est à la veille d’être entreprise autour du site découvert depuis peu. L’enjeu? Établir à quel endroit se situait la mission autochtone de Fort-Lorette : au sud du site mis à jour, ou à l’ouest.

Armé d’une impressionnante pile de documents, Jocelyn Duff, architecte et résidant de l’arrondissement, rencontrait journaldesvoisins.com il y a de cela plusieurs semaines.

Ayant fait ses devoirs quant à l’issue de ces fouilles, l’architecte et amateur d’histoire souhaiterait qu’Arkéos explore la possibilité que la partie autochtone de Fort-Lorette s’étende à l’ouest des vestiges mis au jour l’an dernier.

Le Fort-Lorette, à vocation évangélique, a été établi en 1696 et la mission sulpicienne y est déménagée après l’incendie d’une partie du fort de la Montagne et à la suite de nombreux problèmes d’alcoolisme chez les évangélisés.

Jean-Baptiste Angers, arpenteur, décrit les lieux comme suit :

« Me suis transporté pour mesurer le fort des Sauvages composé de trente-deux cabanes et une église qui est à ladite Mission, lequel dit fort ai trouvé contenir savoir : trois-cent-soixante-treize pieds de long et de largeur cent quatre-vingt-dix pieds par un bout et deux-cent-vingt pieds par l’autre bout. »

Pomme de discorde

(Source: Archives Ville de Montréal). Photo de la une également.

Deux thèses « s’affrontent » ici.

Pour Jocelyn Duff, il est fort probable que la mission autochtone soit située à l’ouest des vestiges de Fort-Lorette trouvés lors des fouilles de l’an dernier. Pour Arkéos, ce serait plutôt au sud des vestiges actuels.

Pour sa part, l’architecte Duff fait notamment valoir que la distance entre une ancienne grange – ou magasin de munitions démoli en 1928 situé à l’arrière des résidences Ignace-Bourget – et le mur intermédiaire du site des fouilles est identique aux mesures de l’arpenteur Angers, soit 373 pieds français (121 m).

Par ailleurs, M. Duff ainsi que d’autres intéressés pointent les éléments défensifs visibles sur des photos d’archives (des « meurtrières ») et présents sur cette « grange » pour indiquer que cette bâtisse faisait partie du fort. Ils remettent ainsi en doute sa simple vocation agricole.

Selon Arkéos, qui soutient la présence d’un fort au sud des vestiges actuels, le bâtiment situé à l’ouest aurait une vocation agricole tout comme les terres l’entourant. La mission autochtone, quant à elle, se trouverait entre le fort et l’actuel boulevard Gouin.

« La portion du terrain comprise entre la maison Saint-Janvier et le boulevard Gouin est ce qui pourrait correspondre à l’ancien village autochtone », notent les chercheurs d’Arkéos dans le rapport, soit relativement la même portion que celle rapportée par l’arpenteur.

À la question du jdv, à savoir ce qu’il faudrait pour convaincre la firme d’explorer l’hypothèse de M. Duff, Camille Bégin, relationniste au Service des communications de la Ville-centre affirme dans un courriel qu’elle a fait parvenir au jdv :

« Les découvertes récentes effectuées sur l’ancienne propriété des Sœurs de Miséricorde nous amènent à y concentrer nos efforts afin de mieux documenter le site avant d’envisager d’explorer d’autres avenues.»

Militaire ou agricole?

Toutefois l’absence d’un point de veille, alors que le fort est bâti moins de sept ans après le massacre de Lachine, et que la guerre intercoloniale n’est pas encore terminée, permet de mettre en doute cette vocation pacifique telle que le laisse entendre l’extrait du rapport d’Arkéos.

Les chercheurs d’Arkéos soutiennent que l’église située au sud-est du fort est la même que celle décrite par l’arpenteur Angers comme faisant aussi partie du fort autochtone.

Avant l’incendie, le fort de la Montagne avait, quant à lui, une église à l’intérieur du fort autochtone et une à l’intérieur du fort institutionnel.

Le fort Lorette aurait-il pu, lui aussi, avoir une deuxième église pour les Autochtones?

Enfin, pour M. Duff, il ne fait aucun sens que les Autochtones se soient privés des voies de circulation que représentaient la rivière des Prairies et la petite rivière du Portage, maintenant asséchée, comme zone d’accostage.

Il ne faut pas oublier que la rivière des Prairies équivalait, à l’époque, aux autoroutes d’aujourd’hui alors que les ruisseaux ou petites rivières étaient les routes de l’époque.

Mais cette vocation de débarcadère devant la porte du fort est pour Arkéos un élément soutenant que le fort autochtone ne se trouvait pas là.

Données difficiles à trouver

Le dossier est très complexe à démystifier. Trois fouilles négatives ont déjà été faites dans le sud du site au cours des dernières décennies. L’une d’elles a, par la suite, donné lieu à la construction des résidences de la rue du Fort-Lorette.

Camille Bégin précise:

«Les interventions des années 70’ et 80’ n’ont pas mené à des découvertes, ceci pourrait être dû au choix d’emplacement des tranchées exploratoires et des techniques de travail moins efficaces que de nos jours.»

Et la documentation sur le sujet est dispersée et peu claire.

En septembre, Monique Deslauriers, de la page Facebook Unesco/Sault-au-Récollet, semblait toutefois avoir trouvé, dans les archives des Sulpiciens, un premier indice pour indiquer où se trouverait le site autochtone sur le terrain de Fort-Lorette :

« Les sauvages qui sont au lac des Deux-Montagnes étaient établis sur la devanture de ce terrain du côté de la rivière des Prairies vers l’an 1700 », peut-on y lire.

Comble de malchance, il existe plusieurs illustrations du site, mais aucune carte ne montre la mission autochtone.

Peu d’illustrations indiquent aussi une entrée vers le sud et celles-ci apparaissent tardivement. Deux reproductions de 1853 et 1883 indiquent clairement un chemin menant vers une porte à l’ouest, sans porte au sud.

C’est en 1936 seulement que le prêtre René Desrochers illustre un chemin et une entrée au sud. Un second plan réalisé par l’abbé Laurent Charron en fait aussi mention.

Se pourrait-il qu’une porte au sud ait vu le jour après le départ des Autochtones?

Des modèles identiques

Les forts des Sulpiciens de la région de Montréal, à l’époque, étaient presque tous réalisés sur le même modèle.

François Vachon de Belmont, le concepteur du fort Lorette, réalisa aussi le fort de la Montagne et le fort du lac des Deux Montagnes qui ressemblent à l’hypothèse soulevée par Jocelyn Duff.

Il en va de même pour le fort du Sault Saint-Louis bâti en 1725 par les Jésuites où la mission autochtone est située à côté du fort, face à l’eau. Des ressemblances qui sonnent comme une évidence pour l’architecte d’Ahuntsic-Cartierville.

En 1877, l’église, le presbytère, et les dépendances du fort des Deux-Montagnes prennent feu provoquant la perte de nombreuses correspondances qui auraient pu amener des réponses à de nombreuses questions. En outre, en 1922, le presbytère reconstruit est de nouveau la proie des flammes.

Selon l’historien-recherchiste Éric Pouliot-Thisdale, d’autres documents datant d’avant 1786 ont, quant à eux, été préservés.

Cependant, pour assurer leur sauvegarde, ils ont été retranscrits. Mais de nombreuses erreurs et omissions se sont glissées lors de leur réécriture, compromettant leur fiabilité.

La mission autochtone de Fort-Lorette sera-t-elle un jour officiellement retrouvée?

Arkéos le reconnaît elle-même : seules des fouilles plus approfondies permettront de connaître les dimensions du fort, mais comme l’affirme Mme Bégin, les découvertes de ce printemps vont toujours dans le sens de l’hypothèse formulée par la firme Arkéos.

Si le temps n’a pas déjà fait son œuvre et fait disparaître les preuves de l’existence de cette mission autochtone, il y a fort à parier qu’elle sera éventuellement mise au jour.

NDLR: Journaldesvoisins.com a cherché à obtenir les réponses à ses questions directement de la firme Arkéos qui nous a référés à la Ville-centre.