Si vous croyez tout savoir des changements qui ont eu cours au marché Central, vous serez intéressés par l’évolution plutôt rocambolesque de cette institution du quartier.
L’Association des producteurs maraîchers du Québec (APMQ) s’est installée à Ahuntsic dans les années 60. Le marché était considéré par les journaux de l’époque comme un besoin impérieux. Venue du marché Bonsecours, l’APMQ a établi ce qui était connu comme étant la « Place des producteurs » sur le terrain qui est propriété de la Compagnie du marché Central métropolitain.
En 1988, les installations du marché étant devenues désuètes, la Ville de Montréal veut accélérer la croissance de l’industrie dans le nord de Montréal en faisant de celui-ci une vitrine de l’agroalimentaire. Ce projet ne se réalisera toutefois pas. La Ville de Montréal tient, par la suite, des audiences publiques afin de permettre l’arrivée de commerces de détail au marché Central. La modification au plan d’urbanisme est alors consentie, et le développement de la phase 1 du marché tel qu’on le connaît est commencé.
Plusieurs terrains vacants ont attiré les promoteurs. Une entente avec l’association des producteurs maraîchers pour développer ceux allant de la rue Legendre à la voie ferrée a été conclue. Club Price, Réno-Dépôt, McDonald’s et Bureau en gros s’y sont installés en premier lieu.

La fraude
Contrairement à la croyance populaire, la communauté des Sœurs du Bon-Conseil n’est pas propriétaire du marché Central lorsque commence leur aventure. C’est une demande de prêt des développeurs immobiliers qui est à l’origine de cette épopée.
Deux communautés religieuses, les Sœurs du Bon-Pasteur de Québec et les Sœurs du Bon-Conseil de Chicoutimi, se sont alors fait piéger par Jean-Alain Bisaillon, courtier hypothécaire, Jean-Pierre Cantin, avocat, et Denis Schmouth, conseiller financier des Sœurs du Bon-Pasteur.
Ce que raconte au JDV le directeur général du gestionnaire actuel des terrains du marché Central (QuadReal), Michel Caumartin, est digne d’un roman policier.
Ayant besoin d’argent et possédant dans leur carnet d’adresses les coordonnées d’une personne près des Sœurs du Bon-Pasteur (Denis Schmouth), messieurs Bisaillon et Cantin adressent à la congrégation une demande de prêt de quatre millions de dollars qu’ils rembourseraient avec un taux d’intérêt intéressant. Conseillées par leur entourage, de connivence avec les emprunteurs, les sœurs décident d’investir.
Six mois plus tard, les fraudeurs retournent les voir et remboursent les 4 M$ avec intérêts. « La vérité, c’est qu’ils ont réemprunté de l’argent qu’ils ont utilisé pour rembourser le prêt. Ils ont maintenant besoin de 20 M$ », révèle M. Caumartin. Les demandes s’enchaînent et, au total, ces personnes finissent par soutirer 81 M$ aux Sœurs du Bon-Pasteur et de 8,1 M$ aux Sœurs du Bon-Conseil.
Les fraudeurs ont à un moment eu besoin d’un appui pour un prêt auprès d’une banque. Avant de répondre positivement, la sœur économe de la congrégation du Bon-Pasteur décide d’aller inspecter les bureaux de M. Schmouth. Elle y trouve des documents qui lui mettent la puce à l’oreille et demande à son frère, Raymond Dicaire, son aide pour faire le point sur la situation. Celui-ci consulte alors des contacts en immobilier quant au statut financier du marché.
M. Dicaire et son équipe découvrent que les hypothèques détenues sont plus élevées que la valeur du marché. C’est à ce moment qu’ils repèrent des manœuvres louches et impliquent la GRC. La fraude est détectée et les démarches judiciaires commencent. Les Sœurs du Bon-Pasteur ont perdu 21 M$ et les Sœurs du Bon-Conseil 6,25 M$. L’argent a été détourné dans des comptes contrôlés par messieurs Bisaillon et Cantin. Jean-Pierre Cantin et Denis Schmouth sont condamnés au criminel, et M. Bisaillon se suicide en prison avant son procès.
Les conséquences
À la fin des années 90, la congrégation du Bon-Pasteur a une décision à prendre. Il faut choisir entre une faillite du marché et la perte de 21 M $, ou une reprise du projet de développement des terrains vacants.
Toutefois, une congrégation religieuse ne peut devenir propriétaire d’un centre commercial. Les sœurs ont dû aller à Rome pour demander une exemption et ont par la suite créé une fiducie immobilière pour gérer le marché Central, dont la congrégation était le bénéficiaire.
Elles ont développé le marché Central jusqu’en 2004 pour ensuite le vendre à la British Columbia Investment Management Corporation, qui est le gestionnaire du fonds de pension de la Colombie-Britannique. La vente au montant de 302 M$ a permis de récupérer l’argent investi et de faire un profit.
Depuis 2015, le marché est géré par QuadReal, une société de gestion qui a négocié le déménagement de l’association des producteurs maraîchers et continué le développement du site.










