Le patrimoine bâti face au prestige de la page blanche

Claudine Deom, professeure associée à l'École d'architecture de l'Université de Montréal. Photo : Courtoisie Claudine Deom

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Maillon essentiel de l’histoire et de l’identité culturelle de la société, le patrimoine bâti a-t-il une place de choix dans la formation universitaire, notamment dans le domaine de l’architecture ?

La profession d’architecte compte environ quatre mille personnes au Québec avec plus d’un millier de firmes établies. En dépit de ces chiffres, les concepteurs du possible spécialisés en patrimoine bâti ne courent pas les rues. « Je pense que beaucoup de gens ont encore une vision de l’architecte comme étant un créateur à partir de rien – d’une page blanche », confie Claudine Deom, professeure associée à l’École d’architecture de l’Université de Montréal (UdeM). Cette fascination pour la dextérité artistique alliée à la rigueur qui façonne l’espace dans le paysage habite nombre de personnes qui se font une image de ce métier dans leur tête.

Claudine Deom, professeure associée à l’École d’architecture de l’Université de Montréal. Photo : Courtoisie Claudine Deom

Sortir des sentiers battus

L’architecture est une profession sous agrément, régie par un ordre professionnel. La formation est normée, et les objectifs d’apprentissage des compétences requises doivent être atteints durant la formation. Pour l’instant, admet Claudine Deom, les compétences sur l’existant, à valeur patrimoniale notamment, ne sont pas obligatoires.

Le format actuel du programme d’architecture n’offre pas assez d’occasions pour bien s’outiller en patrimoine. La professeure va plus loin dans son analyse en estimant que la révision de la formation doit aussi toucher les programmes d’ingénierie, d’urbanisme et de design d’intérieur : « Il faut aller au cœur de ces formations et transformer les exigences de qualification des futurs professionnels de manière à ce qu’ils soient mieux outillés pour travailler sur l’existant. »

D’autant plus que, face à l’enjeu des aléas climatiques, les diplômés doivent avoir une expertise plus aboutie en patrimoine bâti. Voix affirmée pour la conservation de ce patrimoine, madame Deom a élaboré des cours en ce sens au fil des années à l’UdeM.

L’intérêt et le financement

La formation d’universitaires dans ce domaine semble toutefois prise dans un engrenage, car elle implique une imbrication de différents facteurs. En général, les classes en conservation du patrimoine dans les programmes de maîtrise, par exemple, sont confrontées au dualisme de la pertinence et du nombre. Bien qu’il faille baigner dans le déni pour ne pas reconnaître leur pertinence, le fait est qu’elles paraissent moins séduisantes, de sorte qu’un nombre restreint d’étudiants suivent ces cours.

Or, pour une université, n’avoir que 15 étudiants dans un amphithéâtre qui peut en accueillir 100 constitue une perte. De plus, les cours nécessitent l’intervention de plusieurs acteurs importants en ce qui a trait à la compréhension du patrimoine bâti et aux sorties sur le terrain. Par conséquent, des programmes sont fermés ou suspendus, à l’instar du DESS en architecture moderne et patrimoine de l’UQAM – suspendu à l’automne 2025.

Pour susciter davantage d’intérêt, il faut projeter l’idée de la profession d’architecte comme en étant une qui s’intéresse fortement à la requalification, à la rénovation ou au travail avec l’existant.

Cependant, cela ne constitue pas le seul enjeu. En effet, il s’agit d’un écosystème dont le financement joue un rôle capital. Le mécénat devient une porte d’entrée à ce chapitre. D’ailleurs, le programme de maîtrise de l’UdeM vient d’un projet pilote financé par la fondation Bronfman (1986-87). Avec les coupes budgétaires au niveau gouvernemental, la pression s’accentue néanmoins sur les mécènes, qui reçoivent de nombreuses sollicitations.

Pour nos racines

La virtuosité de l’architecte sur la page blanche fascine à juste titre l’imaginaire collectif. Toutefois, Claudine Deom rappelle que l’enjeu de la conservation du patrimoine bâti concerne tout le monde. Ce n’est pas qu’une question de belles vieilles pierres. La conservation contribue aussi à la résolution de certaines crises, dont celle du logement, indique la professeure associée à l’École d’architecture de l’UdeM.

Détacher les enfants des écrans et leur faire découvrir la valeur patrimoniale dans leur environnement immédiat pourrait susciter des vocations. Par analogie sportive, Mme Deom invite chaque entité de la société à prendre le relais pour apporter des changements systémiques. « Parle-t-on du patrimoine comme étant un vecteur d’identité ? Pas assez », déplore-t-elle, visiblement émue.

À l’approche de l’élection provinciale, notre interlocutrice espère que la question de la conservation du patrimoine – et, par ricochet, de la formation – s’invitera parmi les enjeux. Car un peuple qui ignore son histoire est comme un arbre sans racines.

Cet article a été publié dans la version papier du JDV de juin 2026.

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