La maison Persillier-Lachapelle se fait voir discrètement le long du boulevard Gouin, à l’entrée de la prison de Bordeaux.
La bâtisse a été construite autour des années 1820. Elle témoigne de deux siècles de vie québécoise, d’histoire de familles influentes et d’ambitions gouvernementales. Elle a appartenu, à partir de 1828, à Pascal Persillier, dit Lachapelle. Ce meunier prospère et constructeur de ponts réputé, était déjà connu dans le Sault-au-Récollet plus à l’est. Il fait partie des bâtisseurs du territoire. Six ans plus tard, il cède la maison à son fils Pierre, qui hérite également d’un moulin sur l’île Perry.
Les murs extérieurs portent la marque de cette aisance familiale. La façade avant en pierre de taille, les deux doubles cheminées ainsi que le portique d’entrée en bois – un exemple rare dans l’architecture québécoise traditionnelle – composent un ensemble sobre et distinctif. Les fenêtres, disposées dans les murs à l’extrémité, adoucissent la rigueur de la pierre.

De la ferme à la prison
La maison témoigne d’abord du passé agricole du secteur, ensuite d’une tout autre histoire. Elle change de mains en 1871, puis en 1872, avant que le gouvernement provincial d’Honoré Mercier ne la rachète en 1891. Il acquiert également le grand terrain attenant avec l’intention de construire la future prison de Montréal.
Pendant une période d’environ seize ans, la bâtisse attend. Ce n’est qu’en 1907 que les travaux de la prison de Bordeaux, conçue par l’architecte J.-O. Marchand, débutent. La maison devient alors la résidence de l’ingénieur de la prison, puis celle du gardien. L’intérieur est remanié, cloisonné, adapté aux exigences du moment. L’extérieur, toutefois, résiste et continue de rappeler le cadre paysager et le positionnement de la maison sur le tracé originel du boulevard Gouin. Rien ou presque n’a bougé depuis le début du 20e siècle.
Un patrimoine barricadé
Stéphane Tessier, qui se décrit lui-même comme travailleur en histoire et en patrimoine, organise régulièrement des visites guidées le long du boulevard Gouin. Il connaît bien cette maison qui a survécu à tout le développement urbanistique du secteur. « Dans les années 2010, j’avais tenté des approches auprès de la prison pour obtenir des informations sur la maison, voire pour la visiter. Je n’ai jamais eu de retour d’appel », raconte-t-il.
Cette inaccessibilité rend difficile la transmission de la connaissance de ce patrimoine. « La maison n’est pas visitable par le public, donc on ne peut pas la mettre en valeur. On ne peut pas apprécier son importance », souligne-t-il. Ce constat est d’autant plus frustrant que la bâtisse s’inscrit dans un tissu patrimonial rare, car peu de bâtiments publics se trouvent dans le secteur de Bordeaux, relève M. Tessier.
Préservation limite
La maison a failli disparaître à plusieurs reprises. Les premiers travaux de restauration, menés par Travaux publics Canada en 1926, lui offrent un premier sursis.
En 1999, la Société immobilière du Québec intervient plus massivement avec une réfection complète de l’enveloppe extérieure en pierre et une remise aux normes électriques et mécaniques.
Une étude patrimoniale d’envergure en 2007 précède le réaménagement complet des espaces intérieurs, reconvertis en bureaux pour l’établissement de détention de Montréal.
Aujourd’hui barricadée, inutilisée, la structure est tout de même classée depuis 2004 « immeuble de valeur patrimoniale exceptionnelle ». Elle est également inscrite dans le Secteur à valeur exceptionnelle du boulevard Gouin.
La maison Persillier-Lachapelle demeure un témoin unique de l’agriculture du 19e siècle, de l’essor d’une famille, de la naissance d’une ville. L’histoire est posée là, en pierre, pour ceux qui savent encore regarder en passant devant la prison de Bordeaux.
Cet article a été publié dans la version papier du JDV de juin 2026.










