L’amour de la littérature. (Photo: Lucas Wendt, courtoisie de pixabay.com)

 Nous avions surnommé Alexandre l’Incorruptible pour témoigner de son amour indéfectible envers la littérature.

Quelques amis et moi l’avions connu à la maîtrise en études françaises à l’université McGill en 2015. Je savais déjà à l’époque que je ne deviendrais jamais un écrivain. Cet amor fati m’a permis d’être plus heureux en m’évitant bien des désillusions. Ils sont en effet nombreux dans les départements de littérature ceux qui, comme la grenouille de La Fontaine, se voient aussi grosse que le bœuf. Ils rêvent de devenir de grands écrivains, mais, au mieux, la plupart deviennent professeurs de cégep et, au pire, employés pour une firme de sondage.

Si, par bonheur, l’auteur en herbe se voit publié, son livre se vend au mieux à quelques centaines d’exemplaires, et on en parle parfois un peu dans un entrefilet du Devoir, puis le silence et l’oubli retombent sur l’écrivain comme s’il n’avait jamais rien publié.

«Pourquoi écrire dans une société où personne ne lit?» demandais-je souvent à Alexandre.

– «Plus les écrans vont prendre de la place, plus le besoin de lire va se faire sentir! Les gens recherchent un contrepoids, une relation profondément intime et vraie d’humain à humain.»

Il écrivait magnifiquement et sa plume s’épanouissait dans des genres très variés: récits, essais, nouvelles, textes d’opinion… Mais c’est la poésie qui était l’objet de toutes ses attentions. La poésie: quelle voie austère, quel sacerdoce! Un livre de recettes peut vous amener loin et même jusqu’à la télé, et un écrivain de polars peut sans doute espérer vendre un millier d’exemplaires s’il maîtrise un tant soit peu les codes du genre. Mais un poète! «La poésie va toujours occuper une place centrale dans ma vie. Je me suis marié avec elle, c’est ma compagne, ma femme pour la vie! Même si ça signifie une carrière littéraire difficile, je ne l’abandonnerai pas», me disait-il avec conviction.

Certains de ses collègues universitaires estimaient qu’il était un «réactionnaire», car il était très critique des nouvelles technologies, allant jusqu’à dire qu’elles «faisaient mourir l’humanité à petit feu». «Les cultures disparaissent à vue d’œil; nous commençons à tous nous ressembler!» Mais il croyait que quelques êtres étaient «toujours en vie», ou mieux, qu’il y avait encore chez tout être humain, même tétanisé par des milliers d’heures d’écran, même tétanisé par des milliers d’heures d’anglais, une volonté de «rencontre véritable». C’est d’ailleurs le sens que je donne à «Renaissance», un des beaux poèmes de son premier recueil L’audace d’exister:

La nuit avale ses étoiles sans pitié

Morts, semblables aux autres morts

Nous gisons sur de vastes plaines de cécité

Nous sommes déliés et seuls dans la foule hagarde

Avançant sans nous reconnaître dans nos pas d’automates

Mais je sais des hommes ourlés de lumière

Des hommes intacts au milieu des débris

Des hommes aux mains tendues par-delà l’implacable

Ami, dans cette lutte sans merci

Dans cette lutte contre la fatigue et l’abandon

Donne-moi un peu de ta force sans concession

Que je me reconnaisse enfin un cœur au ventre

Des larmes aux yeux

Et des poings pour le combat

Livre de poésie. (Photo: Melanie, courtoisie de pixabay.com)

Il était insensible aux modes et, pour moi, c’était sans doute sa plus grande qualité. Combien d’écrivains estiment avoir du génie et n’écrivent au fond que des œuvres qui répondent aux modes du moment? L’authenticité la plus totale, le courage de dire les choses telles qu’on les voit (et non comme le voudrait une idéologie totalisante qui ne laisse aucun espace de liberté) sont pour moi les seuls gages de l’originalité.

Il avait cette force extraordinaire de marcher seul dans le désert. Il n’avait pas besoin que son travail soit rémunéré ni qu’il obtienne des centaines de «J’aime» pour savoir que ce qu’il faisait était digne de louanges. «Le moi est haïssable, me disait-il souvent. Combien d’écrivains véritables avons-nous perdus? Et ceux que nous avons perdus, les réseaux sociaux les ont gagnés. C’est d’une tristesse infinie.» À l’époque de ses études universitaires, seul lui suffisait l’encouragement des Joyeux lurons, notre petit groupe d’amis qui se réunissaient tous les vendredis Chez Broue, une taverne un peu à l’est de Papineau.

Il avait aussi reçu les louanges d’un professeur de McGill que nous avions surnommé M. Renaissance. Nous l’aimions pour sa grande culture et surtout pour son extrême sensibilité. Quand il nous lisait des poèmes de Louise Labbé ou de Ronsard, ses yeux s’embuaient et nous avions toujours peur qu’il se mette à pleurer. Au reste, c’était sans doute le professeur le plus exigeant du département. Un jour, je l’entendis dire à Alexandre: «Vous promettez! Vous avez été le seul de la classe à me remettre autre chose qu’un commentaire. Vous m’avez remis un travail qui fait preuve de profondeur et vous y avez mis du cœur. Vous irez loin si vous continuez à travailler fort.» À l’extérieur de ce cénacle, constitué de ses amis proches et de M. Renaissance, il était totalement inconnu à l’époque et il s’en moquait éperdument.

Il était passionnément indépendantiste et ne se gênait pas pour exprimer avec force ses convictions, alors que plus personne n’ose parler de l’indépendance du Québec. Mais s’il vilipendait la gauche multiculturelle et fédéraliste, il n’appartenait pas non plus à la droite nationaliste représentée par la grande majorité des chroniqueurs du Journal de Montréal. Il avait participé à plusieurs manifestations lors du printemps étudiant et il se préoccupait beaucoup d’écologie, de l’inabordabilité des logements à Montréal et de l’école à trois vitesses.

«Je suis comme Lucien de Rubempré, me disait-il avec un large sourire de fierté, qui écrivait aussi bien pour les libéraux que pour les royalistes! Toutefois, contrairement au personnage de Balzac, ce n’est ni la cupidité, ni l’ambition qui me guident, mais bien des convictions profondes. J’ai décidé d’habiter le No man’s land entre les deux lignes de front, je vis dangereusement quelque part entre la gauche et la droite qui s’entretuent sans merci!»

Il y a finalement très peu d’intellectuels qui vivent auprès des pauvres et qui les connaissent vraiment. Au mieux, ils écrivent un article pour dénoncer la pauvreté puis ils se servent un petit verre de Bordeaux. Chaque semaine, Alexandre accordait quelques heures de son temps pour aider celle qu’on appelait Madame Julie. Cette femme d’environ soixante ans, bien connue et vénérée dans Ahuntsic, était un modèle de générosité et de gentillesse.

Elle se dressait devant le chaos; la situation semblait désespérée, mais elle disait d’une voix décidée: «Ma t’arranger ça moi, ça prendra pas de temps!» Et elle tenait parole. Elle travaillait comme bénévole au sein de deux organismes communautaires et elle se démenait corps et âme pour trouver des meubles, de la nourriture et même un toit aux plus démunis, alors qu’elle vivait elle-même très modestement dans un petit trois et demi. Je les accompagnais souvent dans leurs expéditions et je peux vous dire que la misère nous est cachée à nous, privilégiés: les appartements minuscules, insalubres et infestés de coquerelles, j’y suis entré et je peux vous dire que c’est pire que je l’imaginais.

Les centres communautaires avaient peu d’argent et recevaient peu de dons; nous puisions donc dans nos goussets pour acheter du linge, des meubles et de la nourriture et, pour ajouter une touche au panégyrique de mon ami, je peux dire qu’il était plus généreux que moi!

«J’ai un cas de conscience, me dit un jour Alexandre. Je sais que j’apporte un peu d’aide aux plus pauvres, un petit répit à leurs misères, mais je pense qu’ils me donnent plus que je leur donne. Ils me permettent de rester ancré à la réalité, d’éviter l’abstraction. L’abstraction est la pire ennemie de l’écrivain! Un écrivain qui est toujours dans sa tête et jamais dans la réalité est pour moi un criminel!»

En février 2017 eut lieu le lancement de L’audace d’exister dans une petite librairie indépendante de Villeray. Nous étions une trentaine, mais notre enthousiasme compensait pour notre petit nombre. Alexandre récita son poème «Renaissance» avec émotion et il ne regarda pas une seule fois son texte tellement il était ancré en lui. Lorsque, le corps dressé et ferme comme un roc, il s’exclama d’une voix puissante: «Et des poings pour le combat!» nous applaudîmes à tout rompre.

«C’est l’atmosphère électrique qu’ont connue les poètes de l’École littéraire de Montréal lors de la récitation de la “Romance du vin”. On assiste à la naissance d’un authentique écrivain!»

– «Et sa carrière sera beaucoup plus longue que celle de Nelligan!» me répondit un ami aussi exalté que moi.

Quelques semaines plus tard, j’appris à ma grande surprise qu’Alexandre s’était ouvert un compte Facebook. «C’est mon éditeur qui a fait des pressions sur moi. Si tu savais comme je m’en fous! Mais il me demande d’avoir au moins une image publique et il veut que je publicise les événements qui entourent mon recueil. Je vais me borner à faire ça.»

Je fus rapidement rassuré: mon ami était fidèle à ses convictions et il assumait pleinement son socialisme et son indépendantisme dans ses publications. Sa page Facebook était austère: aucune image, beaucoup de textes. «J’ai eu tort d’avoir peur: il ne changera pas!»

Mais un soir, à notre rendez-vous hebdomadaire des Joyeux lurons, il eut du mal à nous cacher sa rage. «C’est quand même éprouvant de voir des gens avec aussi peu de talent être beaucoup plus connus que moi. Je dois l’avouer! Mais c’est bien normal: j’ai choisi le chemin le moins fréquenté!» On l’a tous encouragé ce soir-là.

«C’est le temps qui va te donner raison! Tu vas prendre ta revanche dans vingt, trente, voire soixante ans. “Patience! Patience dans l’azur! Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr”.»

– «Merci! Merci d’être là, me dit-il avec chaleur. Compte sur moi, je ne vais pas dévier de mon chemin!»

Mais il fit faux bond aux Joyeux lurons pendant un bon deux mois. Que se passa-t-il dans sa tête pendant ce printemps où il ne me donna aucune nouvelle? Je crois qu’il lui fut fatal comme l’été 1899 fut fatal à Nelligan. Comme lui, il se séquestra délibérément dans son appartement, mais alors que le jeune poète écrivait son génial «Vaisseau d’or» et s’enfonçait dans une folie qui allait le couper irrémédiablement du monde, Alexandre faisait son entrée dans le monde.

Médias sociaux. (Photo: Edar, courtoisie de pixabay.com)

Je vis alors son nombre d’amis Facebook augmenter à une vitesse ahurissante. Son esprit de finesse lui fit éviter tout sectarisme et je le vis les repêcher aussi bien dans les rangs solidaires que péquistes, et il fit même quelques razzias chez la CAQ! Depuis l’ouverture de son compte, son image de profil avait été une photo de la campagne québécoise, mais il publia enfin une photo de lui: il était tout sourire au sommet du mont Washington. Il récolta cent J’aime.

Il se présenta aux Joyeux lurons deux mois plus tard avec l’air coupable d’un écolier pris en flagrant délit, et, en effet, un ami commun lui dit avec un sourire ironique qu’il était «très difficile d’échapper au narcissisme contemporain». Je tentai de soulager la blessure causée par cette remarque piquante, mais rien n’y fit. Il semblait distrait; il parla peu et quitta la taverne le premier (lui qui habituellement nous exhortait toujours à rester encore «un petit cinq minutes»). On ne le revit plus jamais à cette joyeuse assemblée.

Dans les mois qui suivirent, son ascension sociale fut fulgurante. Il publiait au minimum une fois par jour sur sa page et affichait maintenant cinq mille amis Facebook, si bien qu’il dut se créer une page Facebook professionnelle. Je vis bientôt disparaître de sa page les positions politiques trop tranchées. Son nationalisme s’adoucit à un point tel qu’on ne pouvait plus vraiment parler de nationalisme. Lui qui me disait il n’y a pas si longtemps que le peuple québécois s’en allait tout droit vers son assimilation et qui réclamait de toute urgence des mesures fortes pour contrer le déclin de la langue française, écrivait maintenant ceci: «Comprenez-moi bien, je suis un ardent défenseur du français, mais je crois qu’à trop exagérer, qu’à trop peindre une situation catastrophique, on ne règle rien. Lorsqu’on regarde les choses avec un peu d’objectivité, la situation du français est loin d’être désespérée!»

Il ne se passe pas une semaine sans que quelqu’un dénonce un climat social très polarisé, climat exacerbé par les réseaux sociaux, mais c’est oublier que les extrémistes sont somme tout assez rares et que Facebook est d’abord et avant tout un lieu où fleurissent le conformisme et l’uniformité. Un peu de politique? Oui, peut-être, à la limite, mais enrobée dans des images sympathiques, dans des blagues, dans des textes brefs et dans des slogans rassembleurs. Les publications de mon ami devinrent légères et sans prétention:

«J’ai un coup de fatigue, j’écoute un peu de Compay Segundo et hop! C’est magique, je suis un nouvel homme!»

«Vive les sorbets du Virevent!» s’écriait-il. Sa photo le montrait lorgnant avidement une grosse glace vermeille.

Le travail acharné qu’il mettait autrefois à écrire des poèmes, il le consacrait maintenant à sa page Facebook. Il avait rapidement assimilé le «donnant-donnant», règle fondamentale des échanges commerciaux. «Si tu veux un like, mets-moi un like»: cette règle, je la connaissais bien sûr, mais j’étais incapable de l’appliquer. Quand je réussissais à secouer ma langueur de dilettante et que je parvenais à aimer une petite douzaine de publications, je remarquais alors qu’Alexandre était déjà passé par là et qu’il ne me laissait aucune talle inexploitée.

S’il s’agissait de personnalités importantes du milieu littéraire, il ne se contentait pas d’un petit «J’aime»: il partageait leurs publications et il émettait des commentaires dithyrambiques à des petits textes insignifiants qui ne méritaient pas tant d’attention.

Les louanges qu’il adressait à ces écrivains à la mode portèrent fruit et on le vit bientôt signer des textes dans Le Montréalais et dans Bitume, deux revues particulièrement tendance. Je le voyais se faire une place dans le monde des lettres à coups de flatteries et flagorneries; il encensait des écrivains dont il se moquait un an auparavant. Seules nos opérations d’aide aux plus démunis avec Madame Julie échappaient à cette logique du donnant-donnant. «Tout n’est pas perdu. Il a gardé ça au moins! Le don sans calcul!» me disais-je.

Cinq ans s’étaient écoulés et la mue fulgurante de mon ami était maintenant complète. Il était professeur à l’UQAM. Il avait eu un fils avec sa copine et quand il voulait s’assurer une récolte facile et abondante, il sortait l’artillerie lourde et publiait une photo de sa famille.

Il n’écrivait pratiquement plus de poèmes, ni même d’essais; il se bornait à des textes courts qu’il publiait dans des revues et journaux. Il avait même réussi à percer à la radio et ne ménageait pas ses efforts pour conquérir la télé, suprême consécration dans notre monde d’images.

Un jour, je croisai M. Renaissance dans le métro et il me demanda ce qu’il advenait d’Alexandre, «cet étudiant qui promettait tant». Je lui dis dans une boutade : «Hélas! Il a sombré dans l’abîme du commentaire!» J’avais voulu faire une blague, mais les traits de M. Renaissance s’étaient métamorphosés. Cet hypersensible avait tout saisi en une seconde; sa voix était éraillée par la tristesse et il criait presque: «Terrible ça! Terrible! Il promettait pourtant! Qu’est-ce qui s’est passé?» Je fus soudainement moi aussi très ému et des larmes montèrent à mes yeux. Je pense qu’il y a encore de l’espoir! Il a un bon fond! Il est encore jeune, vous savez, seulement trente-trois ans, il expérimente, il a besoin de connaître le monde, mais tôt ou tard, il va revenir à la littérature!» Je n’en croyais pourtant rien. J’ai enfin réalisé à ce moment que nous avions perdu un écrivain et que c’était une tragédie.

Je ne voyais plus beaucoup Alexandre à cette époque et les rares fois où nous nous voyions il avait toujours cette mine coupable qu’affichent les enfants qui ont fait un mauvais coup. Un soir, pourtant, nous sommes allés boire un verre Chez Broue comme dans le bon vieux temps. Après sa deuxième pinte, ses yeux étaient humides et sa voix hésitante. La conversation allait dans tous les sens et tomba bientôt sur la grandeur d’âme de Madame Julie: je lui parlai d’une famille d’immigrants turcs qui vivaient dans des conditions impossibles. «Ils sont quatre dans un petit trois et demi, dans Côte-des-Neiges. Julie me dit qu’il va falloir leur trouver autre chose. Impossible de vivre là-dedans. Yusuf, le père, pense qu’il y a du trafic de drogues et même de la prostitution dans le bloc. Il y a toujours un gardien patibulaire à l’entrée qui surveille les allées et venues. Il y a deux jours, il a crié à Julie : «Don’t stare at me

Comme si la seule évocation de Madame Julie suffisait à nous faire entrer dans le monde des sentiments et des épanchements, Alexandre me dit soudain : «Est-ce que tu me juges? Parce que j’ai changé de trajectoire…»

Je restai silencieux et hésitant. En fait, oui, je le jugeais, mais sa question me prit au dépourvu et au moment où il me la posa, je cessai de le juger. Je répondis : «Non. Je ne te juge pas!» et aussi surprenant que ça puisse paraître, en lui disant cela, je lui disais la vérité.

Je fus immédiatement délesté du poids de mon jugement et je pense qu’il le fut de sa honte. Nous commandâmes une troisième pinte et nous trinquâmes au dévouement de Madame Julie. «Il va toujours lui être fidèle! » songeai-je avec bonheur. En marchant seul sur Papineau pour m’en retourner à mon appartement, je me suis dit que j’avais perdu un écrivain, mais que j’avais regagné un ami.

Quelques jours plus tard, j’appelai Alexandre. Le déménagement de la famille devait être devancé; il fallait les sortir de là de toute urgence! Yusuf avait entendu des bruits de bagarre la nuit dernière: des hurlements, des meubles, ou peut-être même des corps, qui heurtaient violemment le plancher et les murs. Ses deux enfants s’étaient réveillés en pleurant. Madame Julie s’était démenée et leur avait trouvé rapidement un appartement dans Ahuntsic. Le déménagement aurait lieu jeudi, dans deux jours.

«Attends-moi! me répondit-il. J’ai un appel important sur l’autre ligne.» Quand il me revint, il semblait distrait, sa voix semblait venir de très loin, mais il finit par me dire: «Oui, oui, tu peux compter sur moi.»

Le jeudi, à l’heure convenue, nous sonnons à la porte d’Alexandre et il ne répond pas; nous sonnons à nouveau et quand il nous ouvre, il a l’air exaspéré de celui qui a été dérangé par un colporteur, et je remarque qu’il porte un veston, étrange habit pour un déménagement. En une seconde, sa colère se change en une sorte de confusion mêlée de honte.

«Ah oui! C’est vrai! J’avais complètement oublié. Je suis vraiment désolé; je ne peux pas venir, je suis sur Teams avec Radio-Canada télé. J’entre en ondes dans dix minutes.»

Madame Julie et moi y sommes donc allés seuls. Nous avons sorti les meubles de l’appartement sous le regard hostile du gardien qui, à notre arrivée, nous a crié: «Hurry up ! You’ve got one hour!»

Quand nous sommes arrivés dans le quatre et demi d’Ahuntsic, Ayline, la femme, ne put retenir ses pleurs, tandis que ses enfants couraient en riant dans les pièces vides.

«Comment vous remercier? Enfin, ce n’est pas grand-chose…» dit Yusuf d’une voix gênée. Il déballa une grosse boîte de déménagement et en sortit des tasses, une théière, une bouilloire ainsi qu’une petite boîte métallique ornée d’oiseaux et de fleurs.

«Cette boîte doit contenir un trésor!» m’écriai-je.

– «Je vois que j’ai à faire à un connaisseur!» s’écria Yusuf en souriant. Il ouvrit la boîte et m’offrit des loukoums. Puis, nous avons pris le thé assis sur les boîtes du déménagement.

Au retour, chez moi, je me fis cuire une pizza congelée. Mais le sourire de Yusuf et les larmes de joie de sa femme m’accompagnaient et mon repas ne fut pas triste.

Avant de me coucher ce soir-là, je me souvins que mon ami faisait ses débuts à la télé. Je réussis à trouver l’émission sur le site de Radio-Canada. En mode débat avait réuni quatre panélistes (dont Alexandre) pour discuter d’un sujet chaud: que devrions-nous penser du projet de l’Initiative du Siècle qui prévoyait faire du Canada un pays de 100 millions d’habitants en 2100 grâce à l’immigration?

Alexandre avait opté pour un veston, mais il avait évité la cravate. C’était habile: il était sérieux, mais il n’avait rien perdu de la fougue de la jeunesse! Il répondit avec fermeté à l’animateur: «Les deux intervenants qui m’ont précédé ont parlé de l’immigration avec une vision capitaliste. Pour eux, les immigrants sont tout simplement une main-d’œuvre bon marché qui va servir les intérêts des grandes entreprises. Je dis plutôt que nous devons les accueillir par devoir, par humanité. Ces gens-là fuient la grosse misère, misère à laquelle nous, les pays riches, avons grandement contribué. Tendons-leur la main, offrons-leur, pas seulement de belles paroles comme le font trop souvent les politiciens, mais une aide tangible, une aide concrète!»

Nicolas Bourdon est professeur, auteur et collaborateur au Journal des voisins. Il tient la chronique «Dans la tête du prof» dans la version imprimée du JDV, le Mag papier



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Pierre Houle
Pierre Houle
11 Mois

Excellente texte de fiction si proche de la réalité.
Bravo Monsieur Bourdon.

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