Ne pas assassiner les Mozart

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 « Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. »

C’est Albert Camus qui écrit ces mots à Louis Germain, son instituteur de l’école primaire de la rue d’Aumerat, à Belcourt, aujourd’hui Belouizdad, quartier ouvrier d’Alger, en Algérie. C’était en 1957, alors que Camus venait de recevoir le prix Nobel de littérature. Son premier réflexe a été d’écrire à l’homme qui, trente ans plus tôt, avait insisté pour qu’un gamin pauvre d’Alger continue l’école.

Cette lettre devrait être accrochée dans toutes les salles de profs du Québec. Cela leur rappellerait qu’un jour, peut-être, un ancien élève pourrait penser à eux au moment de décrocher les plus grands honneurs.

C’est aussi une leçon d’humilité venant d’un des plus grands noms de la littérature mondiale. Un enseignement de ce que peut faire un instituteur qui croit en son élève, plus que l’élève ne croit en lui-même.

L’école ne peut être vue uniquement comme un établissement d’enseignement. Il faut la reconnaître aussi comme révélatrice de talents insoupçonnés, comme sauveuse discrète de trajectoires malheureuses qu’on pensait déjà toutes tracées. C’est un peu cela, la réflexion qui a prévalu dans notre démarche pour élaborer le dossier de ce numéro papier du JDV.

Camus le savait. Tous les enfants n’ont pas la chance de croiser le chemin d’un Louis Germain. Beaucoup d’entre eux traversent la vie sans qu’on ait jamais cherché à savoir ce qu’ils portaient en eux. « Ce qui me tourmente, […] c’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné », écrit Antoine de Saint-Exupéry dans Terre des hommes. Il nous dit, entre autres, qu’une personne talentueuse sommeille dans chaque adolescent qui décroche à la fin du secondaire (ou avant). Si personne ne lui dit assez tôt qu’il est digne de recevoir toute l’attention nécessaire, la société prend le risque de le perdre.

Ne pas laisser tomber des Mozart, c’est le travail des enseignants qui tendent la main et qui donnent une seconde ou une troisième chance à des enfants ou à des adultes. Peut-être qu’aucun d’eux ne recevra de Nobel, mais ils auront au moins eu l’opportunité de réaliser leur plein potentiel.

Cet article a été publié dans la version papier du JDV du mois d’août 2026.

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