Saraguay : mémoire vivante d’une forêt urbaine

Trille rouge, fleur printanière. Photo : Anne F. Préaux

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Le parc-nature du Bois-de-Saraguay se découvre au fil d’une promenade paisible, où chaque pas invite à ralentir… et à regarder autrement ce fragment de forêt ancienne au cœur de la ville.

Ce bois est souvent décrit comme un petit miracle. Et pour cause : il a frôlé la disparition. Traversé par l’histoire, convoité par le développement urbain, il doit sa survie à une mobilisation citoyenne dans les années 70. Alors que des projets immobiliers menaçaient d’effacer cette mosaïque de milieux naturels, la Ville de Montréal en fait l’acquisition en 1977. Cachée au fond du bois, une borne-fontaine rouge éclatante rappelle encore ce moment charnière : elle avait été installée lors de la planification d’un futur quartier résidentiel, juste avant qu’un groupe citoyen ne réussisse in extremis à sauver le parc. Depuis, son statut n’a cessé d’évoluer, jusqu’à devenir un parc-nature reconnu.

Sentier du parc. Photo : Anne-F. Préaux

Un lieu longtemps habité

Mais bien avant d’être un espace protégé, son utilisation remonte aux Premières Nations qui fréquentaient déjà ces lieux, utilisant les berges de la rivière des Prairies comme campement et zone de pêche. Témoins d’une autre époque, les murets de pierre qui serpentent le sous-bois racontent le passé agricole du parc, remontant aux concessions terriennes du 17siècle. Plus tard, au début du 20siècle, de grandes familles montréalaises y ont aménagé des résidences de villégiature, transformant les champs en court de polo. À l’intérieur de la forêt, on retrouve même un vieil abreuvoir de ferme, discret témoin de l’époque où l’on élevait des chevaux sur cette terre. Peu à peu, les activités humaines ont cessé, et la forêt s’est redéployée, enveloppant ces traces du passé sans pour autant les faire disparaître.

Une nature foisonnante

Aujourd’hui, le Bois-de-Saraguay abrite l’une des plus vieilles forêts de Montréal, avec un couvert forestier mature rare en milieu urbain. On y trouve différents milieux naturels qui se chevauchent : friches, marais, zones semi-humides. Cette mosaïque soutient une biodiversité remarquable. Les renards y chassent, les libellules parcourent le marais, le sous-bois est tapissé de fleurs printanières, les canards branchus nichent dans les grands érables, et les rainettes annoncent le retour du printemps. Certaines espèces y ont même des statuts particuliers, comme l’érable noir, présent principalement sur l’île de Montréal, ou la fougère-à-l’autruche, dont la cueillette excessive fragilise les populations.

Libellule au repos. Photo : Anne F. Préaux

Défis, cicatrices et nouvel équilibre

Le parc porte aussi les marques des défis contemporains. Enclavé entre les rues, une voie ferrée et des quartiers densément habités, il fait partie de l’écoterritoire de la coulée verte du ruisseau Bertrand, une zone où la protection des milieux naturels est jugée prioritaire, malgré les pressions du développement. Ici, chaque aménagement est pensé pour limiter les impacts : les sentiers sont réduits pour éviter le morcellement, les ponceaux sont adaptés à l’écoulement naturel de l’eau, et des passages pour la petite faune ont été aménagés afin de faciliter leurs déplacements.

Certaines zones du parc révèlent aussi des cicatrices plus récentes. L’invasion d’espèces exotiques comme le nerprun et la perte de frênes causée par l’agrile ont nécessité des interventions humaines. Ces perturbations, bien que marquantes, ouvrent la porte à un processus naturel fascinant : la succession écologique. Peu à peu, la forêt se transforme, se régénère, et retrouve un équilibre au fil du temps.

Se promener au Bois-de-Saraguay, c’est donc traverser des couches d’histoire, humaine et naturelle, qui coexistent encore aujourd’hui. C’est aussi mesurer la fragilité de ces espaces verts urbains, précieux pour la biodiversité, mais aussi essentiels à notre bien-être. Dans une ville en constante expansion, ces territoires deviennent des héritages vivants, à protéger et à transmettre.

Car, si ce parc existe encore aujourd’hui, c’est grâce à celles et ceux qui ont refusé de le voir disparaître. Et c’est maintenant à nous d’en prendre soin, pour que ce patrimoine continue de respirer, au cœur d’Ahuntsic, au cœur de Montréal.

Cet article a été publié dans la version papier du JDV du mois de juin 2026.

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