Conte de Noël

Illustration: Martin P.-M.

Ce conte a été écrit à plusieurs mains par des membres de l’équipe du Journaldesvoisins.com: Leïla Fayet, Éloi Fournier, François Robert-Durand, Simon Van Vliet, et Christiane Dupont.  (La rédaction)

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Quelques semaines plus tard, Melchior et sa femme Élisabeth marchent dans le quartier. Les pas de Melchior l’ont guidé sans trop le savoir vers le vieil immeuble; ils ne restent pas tellement loin, dans un petit 4 et demi.

Melchior est fier de l’entretien qu’il a fait de la bâtisse tout au long de ces quelque 30 années de travail.

Au cours des dernières années, curieux d’en savoir plus sur le style de bâtiments de l‘époque, il avait regardé dans les livres à la bibliothèque et rapporté à Élisabeth, sa femme, quelques découvertes qu’il avait faites sur le style de l’immeuble.

— C’est de l’Art déco, qu’ils disent dans les livres de spécialistes.

Elle était belle, la bâtisse, en ce temps-là. Une façade toute lisse. Des balcons arrondis. Et sur le grand terrain au bord de la rivière, il y avait même une ancienne prairie et une petite étable, il paraît que c’est pour ça qu’on appelait ça La Bergerie.

Ce bel immeuble des années 1920 en avait vu des choses! Il avait été construit juste après la Grande Guerre et l’épidémie de grippe espagnole.

— Et il paraît qu’il y a longtemps une famille de 10 enfants vivait là au deuxième étage, disait Melchior à sa femme.

Une grande famille, donc, au milieu – les Noël –, deux petites en haut – la famille de Gaspard Bethléem et celle de Marie Immaculata – et une quatrième – qu’on pourrait dire moyenne pour l’époque – au rez-de-chaussée, les Balthazar. Mais ça, ça faisait longtemps. Melchior ne les avait pas connues, ces familles-là.

Les enfants étaient tous amis entre eux. Ça faisait une belle marmaille! Ils dévalaient les escaliers comme des petits diables! Quand les parents des uns n’étaient pas là, les autres les surveillaient. Même les jours de tempête, ils sortaient dans la ruelle pleine de neige. Et ça se chicanait dur, pour ensuite rire à s’en faire pipi dans la culotte!

Élisabeth a bien ri en entendant toutes ces anecdotes et cette histoire. Melchior n’est pas très disert, généralement. Toutes les années pendant lesquelles il a travaillé à La Bergerie, il n’en a jamais raconté l’histoire à sa femme.

Melchior tient tous ces renseignements du centenaire, Rex Immaculata, qui avait déjà habité l’immeuble avec sa mère durant son enfance.

Beaucoup plus tard, dans les années 2000, encore « jeune »’ retraité, Rex était bénévole, bon pied bon œil, pour La Bergerie. Il aidait cet OBNL à distribuer des repas pour les vieux, « les autres vieux », comme disait Rex. À l’époque, l’organisme occupait les deux premiers étages. Car dans les années 80, les familles étaient toutes parties, et ce sont des OBNL qui ont occupé les lieux jusqu’à récemment.

— Tu sais, Melchior, moi j’étais le plus petit de tous, lui avait aussi raconté Rex Immaculata. J’habitais un des deux appartements au dernier étage avec maman Marie. C’était une fille-mère, comme on disait dans le temps. Elle a eu de la chance de pouvoir nous loger. À l’époque, c’était pas bien vu, les mères célibataires. Mes voisins, les plus jeunes, venaient parfois me chercher et me traînaient avec eux. Je te le dis, Melchior, c’était un bel immeuble où vivre.

Dans le temps des Fêtes, poursuivait Rex, les enfants oubliaient parfois leurs tuques. Une fois les oreilles rougies par le froid, ils remontaient les escaliers en courant, frôlant, les petits lutins en tissu accrochés à la rampe. Pendant les Fêtes, la cage d’escalier sentait bon! Les biscuits de Noël, en excuse, les adultes se rendaient visite, jasaient et prenaient soin les uns des autres. C’était le bon temps!, ajoutait Rex.

— J’étais en amour avec Janine Noël, du 2e, avait ajouté Rex, en souriant. Et Maman était amie avec la mère de Janine. Elle nous invitait toujours pour le réveillon du 24 décembre. Ils étaient quatre enfants chez eux. Même fatiguée, la mère de Janine était recevante. Mais comme elle avait fait plusieurs fausses couches, le père avait pris une grande décision : il allait prendre ses précautions. Même si le curé était contre!

Le couple est arrêté devant la vieille bâtisse depuis plusieurs minutes. Il commence à faire froid.

Melchior détourne le regard de l’immeuble, aujourd’hui sans vie. Rex non plus n’est plus de ce monde. Melchior s’ennuie de son vieil ami. Ici, devant le bâtiment, ses souvenirs se font tristes.

— Il y a bien les ampoules bleues que j’ai posées qui mettent un peu de vie et qui n’ont pas encore été enlevées, dit-il…

Sa femme à côté, l’écoute et le soutient, bienveillante.

— Je te le dis, dit Melchior à sa femme… ils étaient en avance dans cet immeuble! Pis un jour, ils sont partis, les uns après les autres. Le propriétaire était décédé d’une cirrhose, y paraît. Rex me racontait qu’il le voyait tout le temps la bouteille à la main, du vin ou de la bière. Pis la succession avait vendu au père Benezer. Ce vieux-là, le père, il était mauvais. À la fin, c’est comme s’il était devenu fou. Il était tout le temps sur le dos des locataires, y paraît : il avait même jeté une femme enceinte à la rue une année, la veille de Noël, en plus! Dans le temps, la loi c’était pas comme aujourd’hui, les locataires étaient pas protégés.

Et puis, plus tard, les familles, lasses de se battre, lasses de payer de plus en plus cher le loyer, sont parties. La bâtisse a commencé à dépérir. Plus personnes pour peindre les murs, pour nettoyer la cage d’escalier, pour fleurir les balcons. Plus de bruit, plus de rires, de cris, de larmes, de chants. Plus rien. Jusqu’à ce que le propriétaire Benezer meure. Son fils était mieux que lui. Il a décidé de louer à des OBNL.

Élisabeth, la femme de Melchior, frissonne. Il commence vraiment à faire froid.

— Retournons chez nous, dit Melchior soudainement.

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