Au 12435, avenue de la Miséricorde, à Cartierville, un rappel de pierre et de béton. L’ancien couvent des Sœurs de Miséricorde, construit en 1929 et agrandi en 1967, porte en lui près d’un siècle de présence religieuse et sociale dans le quartier. Il est actuellement vacant et se retrouve au cœur d’un bras de fer entre un promoteur et des citoyens.
En 1848, Rosalie Cadron-Jetté fonde à Montréal l’Institut des Sœurs de Miséricorde à la demande de Monseigneur Ignace Bourget. La mission, singulière pour l’époque, accueille les mères célibataires et leurs enfants nés hors mariage. En établissant une maternité à Montréal, la congrégation religieuse tend la main à des femmes rejetées au nom de la religion par une société peu clémente. Elle répond à un besoin criant que personne d’autre n’osait combler.
À Cartierville, les sœurs s’installent pour près d’un siècle. Leur couvent, puis sa chapelle, construite il y a 60 ans par l’architecte Paul H. Lapointe, constituent un ensemble conventuel répertorié au patrimoine culturel du Québec. La croix au sommet de la tour, la statue devant la chapelle et le cimetière de la congrégation constituent autant de marqueurs visibles d’une présence symbolique forte dans le tissu urbain du quartier.

Un départ forcé, une bâtisse abandonnée
En 2018, la congrégation cède le couvent pour sept millions de dollars à une société à numéro, et devient locataire dans sa propre maison. Le nouveau propriétaire promet des rénovations pour accueillir d’autres religieux âgés.
Les travaux s’éternisent. Le chantier est un désastre. Les quarante dernières religieuses se retrouvent à vivre au milieu du désordre. La faillite du promoteur précipite le départ des sœurs, qui quittent définitivement les lieux. « Je sens le départ d’un de mes enfants qui commencera une nouvelle étape dans sa vie. Je suis content aussi, parce que sa mission est accomplie », avait dit le père Jean-Louis Nvougbia, prêtre de la paroisse Sainte-Famille-de-Bordeaux-Cartierville, lors d’une célébration d’au revoir devant 250 fidèles, en mars 2020.
Le départ des sœurs marque la fin d’une présence de 90 ans dans le quartier. Tout comme de nombreuses autres grandes congrégations religieuses au Québec, les Sœurs de Miséricorde sont parties sans que leur apport à la société soit véritablement reconnu.
Un avenir difficile
Depuis qu’on l’a vidé, le bâtiment enchaîne les projets contestés. Un promoteur a tenté d’y aménager 126 logements locatifs ; les riverains s’y sont opposés. Il est revenu à la charge quelques mois plus tard en proposant une résidence pour aînés de 145 unités. Le projet pourrait être rejeté lors d’un processus d’approbation référendaire dans le cadre de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme. Les riverains rejettent massivement cette idée, principalement en raison de l’impact sur la circulation dans un secteur déjà saturé par trois écoles privées et l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal.
Pourtant, le projet de résidence pour aînés prévoit de préserver le bâtiment tel qu’il est, avec la croix, la statue, le cimetière et le petit parc attenant. Les travaux se limiteraient à l’intérieur.
Un bâtiment patrimonial laissé vacant se dégrade et perd sa raison d’être. L’exemple des augustines de Québec illustre une autre approche : léguer l’ensemble conventuel à la collectivité, à condition que la mission sociale soit maintenue. Pour l’ancien couvent des Sœurs de Miséricorde, trouver une nouvelle vocation qui respecte l’enveloppe historique tout en répondant aux besoins du quartier reste l’enjeu central.
Cet article a été publié dans la version papier du JDV de juin 2026.










