J’ai longtemps hésité entre Bois-de-Boulogne et Dawson. Dawson, c’est beaucoup plus réputé que Bois-de-Boulogne, c’est certain! Les élèves les plus forts sont là! Mais il y a quand même un risque à ça, c’est qu’on peut se faire planter par les Anglophones qui ont quand même plus de facilité que nous avec la langue.

Je me suis dit : « Je dois tout miser sur la cote R! » J’ai choisi Bois-de-Boulogne.

Il y a longtemps de ça, au début de mon secondaire, j’ai eu une période « bohème » qui n’a pas duré longtemps heureusement! Je me suis découvert une passion pour la littérature et cette passion est devenue dangereuse. Je lisais beaucoup trop. J’étais devenue hypersensible. Je pleurais parfois quand je voyais des fleurs ou un beau paysage!

Au cégep, je montre mon premier bulletin fièrement à mes parents : 95 % en français! La moyenne est de 68 %. « Bah, ça aura au moins servi à quelque chose ta passion pour la littérature! » dit mon père.

La situation géographique de Bois-de-Boulogne est ingrate. Aucun restaurant, aucun café autour du campus. À l’est, le cégep est enclavé par un viaduc, au nord par le boulevard Henri-Bourassa. À l’ouest et au sud, par une zone résidentielle où on retrouve des blocs de logements sans âme. Ça me convient parfaitement! Pendant deux ans, je n’ai connu aucune distraction : seulement les études.

Enfin, ce n’est pas tout à fait exact… Pour être honnête, il y a eu un étudiant dans un cours de littérature. Le professeur était exigeant et nous faisait lire des classiques. J’adore les professeurs exigeants : ils permettent aux bons étudiants de se démarquer!

Bref, un étudiant s’assoit à côté de moi au début de la session. Il me fait un sourire gêné; je lui réponds à peine. Le professeur nous donne un travail à faire en équipe : on doit analyser un extrait de L’Idiot de Dostoïevski. Maxime (c’est son nom) me demande, d’une voix bredouillante, si je veux travailler avec lui.

En général, je déteste les travaux d’équipe! J’ai souvent fait cette expérience : je me tape tout le travail et l’étudiant poche en profite comme un parasite! J’aide finalement un étudiant faible à combler l’écart qui existe entre lui et moi. Autant faire le travail seule à ce compte-là!

J’accepte donc en maugréant et en me disant : « Encore un loser en sciences humaines qui va se pogner le beigne! » Mais rapidement j’entre dans une sorte de rêve. Maxime est bel et bien en sciences humaines, mais il s’avère très intelligent, très cultivé aussi, en fait, trop cultivé. À mon grand étonnement, il prend les devants, il trouve les meilleures idées! Mais il y a encore plus étrange : il est d’une gentillesse, d’une douceur, d’une écoute que je n’ai jamais connue auparavant!

On lit l’histoire d’un homme qui est parfaitement bon, c’est un peu le Christ, je crois, et qui prononce cette célèbre phrase : « La beauté sauvera le monde ». Le genre de phrase, de maxime, qui me tombe sur les nerfs! Hé! Vaste programme! Bon pour des idéalistes, des rêveurs! Mais qui est-ce qu’ils vont appeler, ces rêveurs, quand ils voudront vraiment être sauvés? La science! Les médecins!

Nous allons travailler ensemble à la cafétéria ; nous mettons beaucoup trop de temps à mon goût pour un travail qui vaut seulement 10 % de la session. C’est moi qui, après plus de quatre heures de travail, lui dis : « Ça va! Ça va! Le travail est assez bon comme ça! »

Un soir, après le cours, Maxime m’accompagne à l’arrêt d’autobus. On se parle peu, mais en sortant, il réussit à bredouiller : « On peut aller marcher ensemble à l’Île-de-la-Visitation si tu veux. »

On marche en silence pendant un moment puis je remarque qu’il me regarde d’un drôle d’air.

« Est-ce que je… Est-ce que je peux prendre votre main?

– Votre main! C’est ridicule. Ah! Ah! Vous êtes drôle vous! Tu te crois dans un roman du XIXe siècle? Vraiment toi, tu es l’être le plus étrange, le plus bizarre que je connaisse. Prends ma main et arrête de dire des niaiseries! » lui dis-je d’un ton ferme.

J’ai l’air assurée, en contrôle, c’est toujours ainsi que je veux être! Mais mon cœur bat à tout rompre. J’ai peur de m’évanouir. J’ai toute la misère du monde à maîtriser mon corps qui tremble.

« Tu sais la nuit dernière, je n’ai pas dormi et ce matin j’ai manqué mon cours d’économie pour finir L’Idiot.

– Quoi! Tu as manqué un cours juste pour finir un roman?

– Un roman exceptionnel!

– C’est un livre dangereux!

– Enfin, oui, peut-être que oui, tu as peut-être raison.

– S’il t’a causé de l’insomnie, c’est qu’il est dangereux. Moi je dors toujours au moins sept heures par nuit, dis-je d’un ton sentencieux.

– Toi aussi, tu es étrange, tu sais. La plus étrange personne que j’ai jamais connue! »

Et tous deux nous avons ri, mais ri d’un rire démesuré, incompréhensible. Je n’ai jamais ri autant!

La soirée est douce. Nous sommes à la fin mars et on commence à sentir l’odeur de la terre mouillée. Nous débouchons devant la rivière des Prairies. On a une vue qui porte loin sur la rivière et Laval. D’énormes morceaux de glace s’entrechoquent avec fracas.

C’est insupportable! Je sens que je vais tomber dans un gouffre. Je me répète sans cesse : « Où ça va me mener un gars qui manque un cours pour lire un roman »

J’ai lâché sa main et j’ai dit, j’ai presque crié : « Je dois aller étudier! »

Je n’ai pas réussi à bien étudier ce soir-là. Je réalise que ce gars est dangereux! Il n’est qu’une dangereuse distraction. Au cours suivant, je m’assois complètement à l’arrière de la classe. C’est comme porter le coup de grâce à un animal blessé! Il ne revient pas au cours. Je me dis : « Pauvre petit coeur sensible! On n’est pas fait solide. Bravo! Un très bon étudiant en moins! Je vais encore plus me démarquer. »

Au bout de sept ans d’étude, j’obtiens enfin mon diplôme. La nuit suivant immédiatement ma collation des grades, je dors mal. Je me lève tard, je mange à peine mon déjeuner. Je commence toujours ma journée par un jogging très tôt le matin : ça fait partie de ma discipline! Mais cette fois, je n’en ai pas la force. Je vais marcher sur la rue Fleury. C’est une superbe journée de juin.

Soudain, je le vois! C’est lui! Il attend devant une fruiterie. Il secoue doucement une poussette et il chantonne pour consoler un bébé.

« Salut! » lui dis-je sur un ton badin, faussement détaché. On s’échange quelques banalités et, soudain, sans prévenir, je lui demande : « Pourquoi as-tu quitté le cours? – Mais tu le sais bien, tu es intelligente. Pourquoi tu le demandes? »

Il a un air encore plus gentil et bon qu’avant. C’est sans doute la paternité qui a donné encore plus de douceur à ses traits.

« Ce n’est pas quelque chose qui peut se comprendre avec l’intelligence, dis-je avec un fin sourire qui se veut justement intelligent, supérieur!

– Enfin, à quoi bon maintenant. Je veux dire… Heu… le temps a passé. C’est inutile. »

Je sais très bien ce qu’il va dire, mais j’insiste.

Je veux l’entendre me le dire! « Je suis père maintenant… J’ai une femme, une fille… Enfin, tu le sais bien, j’étais amoureux de toi. »

C’est la première fois qu’on me dit ça. D’un coup, je suis inondée de bonheur! Mais je regarde la poussette! Et quelques secondes plus tard, une jeune femme resplendissante de joie sort de la fruiterie et nous sourit. Je suis partie en bredouillant un « au revoir ».

J’ai toujours été une maniaque du ménage. Tout est en ordre dans mon bureau, tout est épuré! Je ne garde rien d’inutile, je me débarrasse de mes livres; j’envoie rapidement au recyclage les papiers inutiles. Je n’ai rien gardé de mon cégep! À part un document qui m’est parfaitement inutile, mais que je suis incapable de jeter.

Je cours à la maison pour le retrouver. Il gît au fond d’un classeur où je range mes notes de cours en médecine. Curieusement, c’est le seul document non classé! Je prends le travail (quatre pages écrites à l’ordinateur) d’une main tremblante et je lis le titre : « La beauté sauvera le monde : une analyse littéraire de L’Idiot de Dostoïevski ». À droite du titre, une note au stylo rouge : « Bravo Julie et Maxime! Excellent travail! 100 % ».

Ce texte de fiction a été publié dans la version imprimée du Journal des voisins, le Mag papier de février 2022, à la page 14. Nous reproduisons une fois par mois les textes de Nicolas Bourdon dans le site Journaldesvoisins.com, habituellement le 3e dimanche du mois.

 

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