En 1943, la poussière et la fumée pèsent sur les poumons de la ville. Les nuages opaques de gaz qui s’échappent de la nouvelle usine, la «Montréal Works» du 9500 boulevard Saint-Laurent, alourdissent l’air. 

Alors que les feuilles des arbres du quartier devraient tourner au rouge ou au jaune, elles semblent plutôt grises. Maintenant que l’automne approche, l’air frais permet toutefois de respirer plus facilement.

Les voitures passent lentement sur l’artère devant l’usine de la Montréal Works, cette fabrique de munitions qui sert à ravitailler les mitrailleuses Stein des troupes anglaises au front sur le théâtre européen de la Seconde Guerre mondiale.

Le bruit est infernal près de l’usine. Les cris stridents de la machinerie lourde et des travailleurs retentissent brièvement dans la soirée, mais leurs échos vivent dans la nuit qu’ils hantent froidement.  

Ce ne sont pas uniquement des travailleurs qui quittent l’usine à la fin de leur quart de travail, mais également un bon nombre de travailleuses qui sortent de l’édifice alors que l’on peut apercevoir les dernières couleurs du Mont-Royal alors que le soleil s’estompe au loin…

Les mains noires et rugueuses et le visage taché de saleté, les cheveux coupés courts ou attachés serrés, ces femmes terminent leur journée de travail et s’éloignent du bâtiment dans la pénombre qui s’accapare lentement de la ville. Elles doivent maintenant retourner à la maison pour s’occuper de leurs enfants.

Avec l’entrée en vigueur de la loi sur les mesures de guerre depuis le début du conflit en 1939, la salubrité des usines, les normes de sécurité et même la nutrition des employés sont adaptés pour soutenir l’effort de guerre. Ce sont donc des heures difficiles dans un labeur taxant que ces femmes effectuent au service de leur pays. 

Un travail qui doit d’être commémoré

Revenons au présent. Selon le coprésident de la Société d’histoire d’Ahuntsic-Cartierville (SHAC), Yvon Gagnon, l’effort de ces femmes pendant la guerre a engendré des changements dans la société montréalaise.

« Leur travail a grandement contribué à l’avancement de la condition féminine. En les faisant sortir du foyer familial, le travail des femmes dans la Montréal Works a créé de l’autonomie pour la cause féministe», explique-t-il. 

L’usine représente donc une entité pivot au niveau de l’évolution sociétale montréalaise et, selon la SHAC, l’arrondissement se doit de garder bien vivante la mémoire de la contribution que l’usine a faite au patrimoine industriel du quartier. 

Démolition précoce

En 2016, la Ville avait décidé de démolir le bâtiment de la Montréal Works. L’édifice à valeur patrimoniale démontrée a été rayé de la carte et, si ce n’était pour les quelques structures conservées et maintenant entreposées ailleurs, l’entièreté des artéfacts rattachant la société contemporaine à la mémoire collective des femmes à la Montréal Works aurait été détruite.

Il affirme que le plus fâchant dans cette saga est le besoin pressant qui avait été exprimé par la Ville en 2016. Besoin qui n’a toujours pas mené à l’aménagement permanent du site dans le but d’en faire un garage municipal.

« La Ville disait qu’on était dans le mode urgent, qu’il y avait un besoin immédiat pour un emplacement qui deviendrait un garage municipal. C’est la raison qu’ils ont donnée pour démolir l’édifice. Plus de cinq ans plus tard, c’est encore un champ de garnotte », rappelle M. Gagnon. 

M. Gagnon poursuit:

« Il n’y a non plus toujours pas d’oeuvre d’art publique pour commémorer le rôle primordial des femmes dans les manufactures de munitions pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’arrondissement se doit de mettre en valeur leur contribution », mentionne Yvon Gagnon.

Occupation temporaire du site

Selon la mairesse de l’arrondissement, Émilie Thuillier, quatre projets temporaires occuperont bientôt l’espace de l’ancienne Montréal Works.

Proposé par Ville en vert, un jardin de production maraîchère y verra le jour prochainement. Deux congrès organisés par Communautique auront lieu cet été sur le site: la seizième rencontre internationale des Fabs Labs ainsi que la Fab City Summit. 

Ilot 84 y a aménagé la Green haüs Esplanade Louvain qui se veut un espace urbain de rencontre adapté au travail et à la détente. Finalement, sur le site qui était prévu pour le stationnement de la STM, la Ville entrepose en ce moment de l’équipement qui sert au grand chantier de construction sur la rue Saint-Laurent.

« En 2016, lorsque je suis entrée en fonction comme mairesse, j’ai jugé que le projet de cours de voirie à aire ouverte était inadéquat. Je trouvais que ça aurait été un gaspillage de terrain », déclare Mme Thuillier. 

Elle mentionne que malgré le fait que les cours de service d’Ahuntsic-Cartierville sont parmi les plus désuètes à Montréal et que le besoin pour des nouvelles est assez pressant, utiliser l’espace de la Montréal Works à cette fin n’était pas acceptable. 

La mairesse et son administration souhaitent installer un parc sur le site puisque, selon elle, il manque de verdissement dans le quartier.

« Dans le cadre de consultations publiques, on a parlé de ce terrain et on continue d’en parler. On fait un plan d’urbanisme pour le secteur », confie-t-elle. 

Formant le plus grand terrain vacant au coeur du District Central, l’espace de la Montréal Works est très convoité. Mme Thuillier explique que plusieurs entreprises trouveraient intéressante la possibilité de s’y installer. 

Malgré les divers projets temporaires et l’intérêt de nombreuses compagnies, les plans pour le futur du site sont aussi nébuleux qu’ils ne l’ont jamais été.

L’attente toujours et encore

« Je ne peux pas vous dire ce qu’il y aura sur le site et je ne peux pas vous donner d’échéancier. Je crois qu’il est souhaitable d’aller moins vite et d’impliquer plus de gens  pour faire un meilleur projet », énonce la mairesse. 

Lorsque Journaldesvoisins.com lui a demandé si son administration était encore au tout début de l’élaboration de plans pour le site, Mme Thuillier a répondu dans l’affirmative. Bien qu’elle réitère l’importance de créer une œuvre pour souligner le travail des femmes pendant la guerre, cinq ans après la démolition de l’ancienne usine Montréal Works, rien n’est fait et rien n’est décidé. 

Le conseil d’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville a le luxe du temps pour réfléchir et prendre sa décision. Il peut se permettre de patienter.

Un legs

C’est un luxe que les femmes fortes et dévouées n’avaient pas lors de la Deuxième Guerre mondiale, alors qu’elles ont repris le créneau du travail en usine pendant que leurs époux servaient outremer.

Ces femmes ont permis de maintenir à fond de train la fabrication de munitions pour les Forces alliées. Les tâches dont elles se sont chargées et les rôles qu’elles ont remplis ne pouvaient pas attendre. Ces travailleuses, par contre, attendent toujours le monument que tous s’accordent à dire qu’il leur est dû. 

 

 

 

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