Ahuntsic, décembre 2021

Témoignage d’un ami

Mon ami François a fait un mémoire de philosophie sur Nietzsche. Un portrait du philosophe trône d’ailleurs dans sa chambre à la tête de son lit. C’est un portrait sinistre que je n’ai jamais aimé.

Au sortir de ses études de maîtrise, il y a plus de vingt ans de cela, il a voulu publier un article qu’il avait intitulé « Le chemin le moins fréquenté ». François se moquait dans ce texte des livres de développement personnel et estimait que le « chemin le moins fréquenté » était réservé à une élite. Selon lui, Nietzsche, l’aristocrate de l’esprit, aurait été horrifié de constater qu’il avait été récupéré par l’industrie du self-help.  

Son texte avait été refusé par toutes les revues à qui il l’avait proposé. Il avait été vivement piqué par ce refus et avait décidé de ne plus jamais envoyer ses textes à des publications québécoises. Et il s’était mis à tenir un blogue en anglais sur Internet. 

Je savais que mon ami était en marge de la société, mais à ce point, non! Au début de la pandémie, je lui parlai au téléphone et il me dit : 

– « On fait tout un plat d’un simple rhume! »

– « Comment, un simple “rhume”; les gens dans les CHSLD meurent par centaines! »

– « Ils seraient morts quand même! Ce sont des vieux à la santé fragile. Ils seraient morts de la grippe de toute façon. »

– « Mais les hôpitaux sont complètement congestionnés. Ils ne le sont pas pour un simple rhume! »

– « Normal. Le système de santé québécois est complètement dysfonctionnel. »

– « C’est la même chose dans plusieurs pays. Leur système de santé ne fournit pas! »

– « Il y a une collusion entre politiciens, médecins et Big Pharma pour exagérer la situation et nous faire acheter leur cochonnerie. Ils ont fabriqué une crise pour nous administrer leur injection. »

Il ne disait jamais « vaccin »; il disait « injection » et cette injection était pour lui « très dangereuse ». Pendant la pandémie, il a perdu plusieurs de ses amis, dont un très grand ami qui est aussi le mien.

« Je n’ai plus rien en commun avec François. Je ne veux plus le voir! Il est devenu complètement fou », m’a-t-il dit, alors que je voulais les inviter tous deux à souper chez moi. François l’a appelé plusieurs fois, mais il ne l’a jamais rappelé. 

Mon ami a le don de renaître et de tout recommencer à zéro, même s’il a presque 50 ans! Il a ainsi commencé à fréquenter des êtres étranges, et je dirais même dangereux, dont un dénommé John, un Ontarien que j’ai rencontré dans une soirée. 

Nous étions sur le petit balcon de mon ami, un soir de juillet. Le balcon donnait sur la Promenade Fleury, déserte et abandonnée en cette période de l’année. La chaleur et l’humidité étaient accablantes, mais John était habillé d’un complet veston et d’un pantalon; ses souliers étaient vernis. Il me semblait qu’il voulait se donner un air noble et grave, mais un tic nerveux lui faisait constamment réajuster son veston. Il avait été réserviste dans l’armée canadienne et il était très fier de nous dire qu’il possédait un AK-47.

Il nous fit écouter une vidéo du groupe biélorusse Molchat Doma sur son cellulaire. Un rythme lancinant, monotone, lugubre. Des images de gigantesques installations industrielles désaffectées, des cargos abandonnés et rouillés, une vue sinistre de Tchernobyl. Aucun être humain, aucune vie. « It’s good! It’s good! nous dit John. But you want to kill yourself. » Et il fut secoué d’un rire frénétique. 

François n’avait pas parlé à ses parents depuis plus de six mois. Mais on ne coupe pas si facilement les liens avec ses parents… Derrière sa colère apparente, je constatais que cette distance l’attristait beaucoup.

Nous étions en décembre 2020; il allait passer les Fêtes seul. « On n’a pas de Noël cette année. Aucune célébration! Le prétexte, c’est la COVID bien sûr! Une bonne excuse! En fait, ça a commencé bien avant. Plus personne ne veut célébrer Noël… Quand j’étais enfant, ma grand-mère recevait toute la famille, mais mes parents n’ont pas repris la tradition. On a commencé à avoir des Noëls déstructurés, chétifs, seulement mes parents et ma sœur, souvent fêtés pas à la bonne date. Il y a deux ans, pas de Noël : mes parents étaient en voyage dans le sud. La croisière s’amuse! Les boomers consomment, c’est fou comme ils claquent de l’argent. Je te dis : on n’aura pas d’héritage! »

En décembre 2021, mon ami était plus seul que jamais. Il était en contact avec John et quelques autres de ses « nouveaux amis ». Il leur parlait et les textait sur Signal pour que les conversations demeurent confidentielles; ils se sentaient cernés, assiégés. Ils n’avaient pas voulu recevoir « l’injection » et le gouvernement leur interdisait maintenant l’entrée dans les bars, les restaurants et les grands magasins.

Un jour, il m’appela. Il y avait un sourire dans sa voix. « J’ai attrapé la COVID, me dit-il fièrement. C’est ça : exactement, ce que je pensais, un petit rhume de rien du tout. C’est parfait. Je vais avoir la seule véritable immunité! Celle qui provient de la maladie. » Trois jours plus tard, je le rappelle : « Je vais déjà beaucoup mieux! me dit-il. J’ai eu de la fièvre pendant deux jours, mais ça s’est calmé! »

Il toussait pourtant toutes les trente secondes. 

« Veux-tu que j’aille te porter de la bouffe? »

– « Non, non, pas nécessaire. J’ai des réserves! »

Une heure plus tard, j’étais chez lui et je déposais deux sacs d’épicerie devant sa porte. « Deux chocolatines en plus! Je sais que tu aimes ça. »

La situation était étrange. Nous nous parlions avec nos cellulaires; nous étions si proches et si loin en même temps. Derrière la porte vitrée, il faisait de grands gestes pour me dire d’entrer. 

« Merci! Je te revaudrai ça. Entre! Entre! Je te fais du thé. Je ne vais quand même pas manger les deux chocolatines tout seul! »

– « Je serais très heureux, mais… »

– « Mais… C’est la preuve que l’injection ne fonctionne pas pantoute! Sinon, tu n’aurais pas peur d’entrer! »

Il argumentait, mais son ton n’était pas agressif. Il y avait de l’humour dans sa voix et une réelle envie de me voir. Mais je ne suis pas entré. Nous sommes restés debout une bonne demi-heure devant sa porte. Sur la Promenade Fleury, des haut-parleurs crachotaient de la musique de Noël. 

Quelques jours plus tard, un matin, je me réveillai en sursaut. J’avais fait un rêve, mais j’étais incapable de m’en souvenir. Je me suis reproché de ne pas avoir appelé François tous les jours. Je me suis rappelé ce qu’il me disait de son cinq et demi : « Les propriétaires… Toujours partis à leur chalet. Ils ont de l’argent, les boomers!  Le plus souvent, je n’entends aucun bruit. C’est comique ça! Les locataires sont toujours en train de se plaindre du bruit! Mais moi, j’aimerais bien qu’il y en ait plus. Ma chambre donne sur le parc Ahuntsic; c’est le silence total. »     

Il était sept heures. « Il ne se réveille jamais avant neuf heures; je l’appelle quand même! » Aucune réponse. 

« Il dort. Il dort. Tout simplement. » Je me répétais cette phrase et en même temps je m’habillais à toute vitesse; je fouillai dans un tas de clés que je rangeais sur l’étagère, je retrouvai la sienne. Il me l’avait donnée il y a trois ans quand il était parti pour un voyage en France. J’avais arrosé ses plantes et ramassé son courrier. 

J’ai couru à mon auto. J’ai roulé à toute vitesse sur la rue Fleury déserte à cette heure. J’étais au seuil de sa porte. Je n’ai pas cogné. J’ai débarré, je n’ai même pas enlevé mes bottes. J’ai traversé le salon à la course. « Bon signe, ça! Tout est en ordre. Tout est rangé. Pas de poussière! » Puis un long corridor à peine éclairé par la faible lumière du matin. C’était là, il y a deux ans, qu’on a joué aux poches lors d’une soirée.   

Dans sa chambre, j’ai été frappé par l’immense portrait de Nietzsche que j’ai toujours détesté. Le philosophe a un air décidé, voire guerrier. Son front est large et sa barbe hirsute; ses yeux ont un étrange éclat violent. Au bas du portrait, on peut lire en grosses lettres noires – cela me fait un peu penser à une publicité ou à un slogan politique – « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » 

Quinze minutes plus tard, deux ambulanciers constataient le décès de François.  

Ce texte de fiction a été publié dans la version imprimée du Journal des voisins, le Mag papier d’avril 2022, à la page 16. Nous reproduisons une fois par mois les textes de Nicolas Bourdon dans le site Journaldesvoisins.com, habituellement le 3e dimanche du mois.

 



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