Centre de détention de Montréal, plus communément appelé Prison de Bordeaux (Photo: archives JDV)

L’établissement de détention de Montréal a été frappé durement lors de la première vague de la pandémie de coronavirus. L’éclosion n’a été contenue qu’au prix de mesures draconiennes de confinement mises en place pour limiter la contagion. La prison de Bordeaux est-elle à l’abri d’une autre éclosion? Troisième et dernière partie de notre dossier.

Les avis divergent sur les raisons qui expliquent les déboires qui ont fait qu’une  quarantaine d’employés et une centaine de personnes incarcérées ont été contaminés durant la première vague – dont un prévenu de 72 ans, Robert Langevin, qui est décédé après avoir contracté la COVID-19 en prison.

Manque de préparation

« Les services correctionnels n’étaient pas préparés à ça », reconnait d’emblée le président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec (SAPSCQ), Mathieu Lavoie.

Comme dans le milieu de la santé, c’est avant tout la pénurie de personnel qui a compliqué la gestion de la pandémie dans le milieu carcéral, avance-t-il.

« Ça fait longtemps qu’on décrie le manque d’effectifs à Bordeaux. »

La Direction des communications du ministère de la Sécurité publique (MSP) maintient pour sa part que tout a été fait pour répondre à la crise sanitaire dans l’établissement. Les réponses du milieu carcéral à la pandémie « ont évolué au fil des mois, des mesures mises en place dans la communauté et de l’évolution des connaissances et directives de la Santé publique », indique la relationniste Marie-Josée Montminy.

Le MSP assure par exemple avoir pris acte des recommandations de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) invitant le gouvernement à réduire le taux d’occupation dans les établissements correctionnels. À Bordeaux, le taux d’occupation est passé de près de 90 % en février et à moins de 60 % en août, signale le MSP.

Cette diminution résulte toutefois davantage du ralentissement du système de justice qui a fait baisser le nombre de nouvelles admissions en prison qu’à des libérations en vertu d’un arrêté ministériel adopté le 7 mai autorisant une permission de sortie à des fins médicales aux détenus vulnérables ou en fin de peine.

À peine 24 personnes ont été remises en liberté et environ une centaine de détenus de Bordeaux purgeraient leur peine à l’extérieur des murs de l’établissement en vertu de ce décret.

« Il est à noter que seules les personnes condamnées sont admissibles à ces mesures exceptionnelles », précise la porte-parole du MSP.

Cela signifie que les prévenus ne peuvent pas bénéficier de remises en liberté en attente de leur procès. Or, les prévenus comptent actuellement pour environ 60% des quelque 900 prisonniers de Bordeaux.

Dans ses recommandations, l’INSPQ prône la libération de personnes incarcérées en attente de leur procès. La question de la remise en liberté des prévenus avait d’ailleurs été portée devant la Cour supérieure en mai par une personne incarcérée à Bordeaux.

Le juge Guy Cournoyer, qui avait rejeté la requête estimant que le maintien du requérant en détention demeurait nécessaire pour assurer la sécurité du public, avait cru bon de préciser que « dans certaines circonstances, les dangers de contagion posés par la Covid-19 pourraient justifier la mise en liberté d’un prévenu en raison des risques accrus pour la santé d’un prévenu en particulier ou de ces risques de manière générale».

La responsabilité des soins

Dans sa décision, le juge Cournoyer rappelait par ailleurs qu’« un établissement de détention doit prendre les mesures raisonnables afin d’éviter qu’une personne incarcérée soit exposée à un risque accru pour sa santé ou qu’elle n’ait pas accès à des soins de santé en temps opportun ».

Le MSP refuse de dire si des mesures particulières ont été prises dans le cas de Robert Langevin.

« Pour des raisons de confidentialité, il n’est pas possible de donner d’information sur un cas particulier, d’autant plus qu’une enquête administrative est en cours », se contente d’indiquer la porte-parole.

De l’avis de la protectrice du citoyen, Marie Rinfret, c’est la déconnection entre le réseau de la santé et l’établissement carcéral qui explique en partie la difficulté à gérer l’éclosion de coronavirus à la prison de Bordeaux.

« Le transfert de soins de santé n’est pas fait encore à l’établissement de Montréal », souligne la protectrice du citoyen qui rappelle « l’importance et l’urgence du transfert des soins de santé et des services sociaux du ministère de la Sécurité publique au ministère de la Santé et des Services sociaux ».

C’est que cette situation, déjà problématique en temps normal, peut avoir des effets préjudiciables en temps de pandémie, notamment à l’égard du dépistage.

« À Bordeaux, il n’y a pas d’infirmière, note Marie Rinfret. Il n’y a qu’une infirmière auxiliaire qui n’est pas compétente pour faire les prélèvements de dépistage de la COVID. »

Le président du SAPSCQ,  Mathieu Lavoie, nuance le fait que plusieurs agents de services correctionnels sont également formés en soins infirmiers, mais atteste que ce sont effectivement les équipes externes dépêchées par le Centre intégré universitaire de Santé et de Services sociaux (CIUSSS) et par la Santé publique qui ont pris la responsabilité du dépistage.

« Les tests de dépistage sont effectués, lorsque requis, par des infirmières du CIUSSS », confirme le MSP.

Il n’est cependant pas clair à savoir quels soins ont été offerts aux personnes incarcérées atteintes par la COVID ou ayant développé des complications, ni par qui.

« Les services de santé de cet établissement ne relèvent pas du CIUSSS NIM, par conséquent, il faut adresser cette demande à la direction de l’établissement », a fait savoir Marie-Hélène Giguère, conseillère-cadre au bureau des relations avec les médias et affaires publiques du CIUSSS.

Or, le MSP refuse de répondre à la question, invoquant à nouveau la confidentialité des dossiers médicaux des personnes incarcérées.

Un flou similaire subsiste quant au dépistage. Le CIUSSS indique que les personnes incarcérées sont testées lorsqu’elles présentent des symptômes liés à la COVID-19 ou encore ou lorsqu’elles ont été en contact étroit avec un cas confirmé, et ce, même si le rôle des porteurs asymptomatiques dans la transmission est largement documenté.

Une certaine confusion règne également pour savoir à quand remonte le dernier cas confirmé dans l’établissement. Selon la Direction régionale de la santé publique (DRSP), le dernier cas positif date du mois de juillet. Selon le MSP, le dernier diagnostic confirmé remonte au 9 juin 2020.

C’est précisément ce genre de bris de communication entre le réseau de la santé et le réseau carcéral que dénonce depuis des années la protectrice du citoyen. Selon elle, si la quasi-totalité de la prison a été placée en confinement au début de la pandémie, c’est avant tout parce que les personnes incarcérées n’avaient pas accès à des tests de dépistage.

Isolement abusif

La protectrice du citoyen se garde de condamner le recours à l’isolement préventif mis en place au début de la pandémie et souhaite réserver ses observations pour son rapport annuel 2020-2021.

« Il faut remettre les choses en perspective : on est dans une situation exceptionnelle, tempère-t-elle. Tout milieu renfermé a vécu des contraintes particulières. »

Lors du dépôt de son rapport annuel 2018-2019, la protectrice du citoyen dénonçait néanmoins un « recours abusif à la mise en isolement » et déplorait que « les établissements de détention recourent trop souvent à la mise en isolement en cellule de personnes incarcérées, pour de longues périodes et sans encadrement précis ».

Elle rappelait que l’Ensemble de règles minima des Nations Unies pour le traitement des détenus prévoient l’interdiction de l’isolement cellulaire pour une durée indéterminée et de l’isolement cellulaire prolongé, soit l’isolement pendant 22 heures ou plus par jour pour une période de plus de 15 jours consécutifs.

Reste qu’au plus fort de la première vague, des secteurs entiers ont été placés en confinement total et ce, pendant plusieurs semaines. Dans une lettre ouverte publiée le 24 mai, les détenus du secteur C indiquaient avoir été placés en isolement cellulaire complet le 28 mars.

« Ce matin-là, nous nous sommes heurtés à des portes closes. Nous n’avions plus le droit au téléphone, plus le droit de communiquer avec nos avocats, plus d’infirmerie, plus le droit d’aller prendre une douche, pas d’accès à l’eau chaude, plus aucun temps de marche, nous étions 24 heures sur 24, enfermées dans une cellule plus petite qu’un “walk-in”. Dites-vous que les cellules du secteur C, ne sont pas plus grande que la taille d’un lit “King” et tout ça pendant plus de 20 jours. »

La fin de cet épisode d’isolement de trois semaines n’a pas marqué la fin du régime de confinement. Les prisonniers du secteur C ont par la suite été maintenus en confinement 22 heures sur 24 dans leurs cellules au moins jusqu’à la fin mai.

« Depuis le début, ils ont restreint les sorties au minimum », affirme Francis Paquette, actuellement détenu dans le secteur E. « Le monde chiale pour être confinés chez eux. Nous autres on est confiné dans deux mètres par trois mètres », lâche celui qui dit avoir passé près d’un mois en isolement cellulaire dans le secteur G, alors qu’il était atteint de la COVID.

Bon nombre de détenus passent encore entre 18 heures et 20 heures enfermés dans leur cellule.

« C’est du jamais vu! », dit Denis Beaupré, un prévenu incarcéré dans le secteur A en attente de son procès, en novembre. « On subit ça. Je comprends, c’est pour nous protéger, mais quand même… », lance-t-il.

Le secteur où se trouve Denis Beaupré n’est plus soumis à des restrictions aussi strictes, mais le MSP confirme que certains secteurs ou sous-secteurs peuvent encore être soumis à ce type de quasi-confinement.

Sa porte-parole assure cependant que la direction met tout en œuvre pour concilier «sécurité sanitaire et conditions de détention ». Le MSP avance que l’éclosion du printemps, qu’il qualifie d’«événement malheureux », aura « permis aux autorités de la Santé publique et du ministère de la Sécurité publique d’ajuster les pratiques dans le but de prévenir une nouvelle éclosion ».

Comment? Mystère. Les seules mesures que le MSP a accepté de détailler, outre le quasi-confinement actuel, sont essentiellement les mêmes que celles utilisées avec bien peu de succès au printemps, soit la mise en isolement des détenus qui présentent des symptômes ou qui sont testés positif et, éventuellement, leur regroupement dans des secteurs « tièdes » ou « chauds ».

En attendant la deuxième vague…

À l’intérieur des murs, c’est donc avec un mélange d’appréhension et de résignation que les prisonniers attendent le retour du virus.

« On sait que le COVID va rentrer », s’inquiète Francis Paquette. « Quand? On le sait pas… »

Le fait qu’aucun dépistage systématique ne soit en place, ni pour les nouveaux prisonniers admis à l’établissement ni pour le personnel qui entre et sort quotidiennement de l’établissement, n’a rien pour rassurer.

« À quoi qu’on va s’attendre? C’est un peu inquiétant », dit pour sa part Denis Beaupré. Toute cette incertitude « joue sur le moral de tout le monde », dit-il. Combiné aux restrictions en place depuis plus de six mois « ça créé beaucoup de friction », ajoute-t-il.

Plusieurs sources indiquent que l’isolement prolongé augmente la tension à l’intérieur des murs. Le confinement aurait aussi mené à une recrudescence du trafic de drogue, mais aussi à de la détresse psychologique chez les prisonniers. Il y aurait eu au moins deux tentatives de suicide dans l’établissement ces dernières semaines.

« Est-ce qu’on est mieux préparés? », s’interroge à voix haute le président du syndicat. Bien qu’il réponde par l’affirmative à sa propre question, il enchaîne : « On ne l’empêchera pas. C’est à peu près impossible d’empêcher ça de rentrer à l’intérieur des murs. »

Le fait est qu’il est peut-être déjà trop tard. Selon une information obtenue récemment par journaldesvoisins.com, au moins deux prisonniers auraient été transférés en provenance de l’établissement de détention de Hull, où six cas actifs de COVID sont actuellement répertoriés par le MSP. Ils n’auraient pas été placés en isolement avant d’être intégrés dans deux secteurs différents. Il n’a pas été possible de confirmer cette information de façon indépendante et le MSP n’avait pas retourné les réponses à nos questions concernant ce développement au moment de publier.

« Dans un établissement de détention, il y a toujours un risque d’introduction de l’extérieur même si les mesures d’isolement préventif sont en place », observe Jean-Nicolas Aubé, porte-parole de la DRSP de Montréal. « La proximité des personnes dans ces milieux est un des principaux facteurs de risque pour la transmission. »

Un cas documenté de contamination entre plusieurs détenus et un garde dans une prison du Vermont a d’ailleurs récemment poussé les Centers for Disease Control (CDC) des États-Unis à amender leur définition d’un contact étroit pour inclure des contacts courts, mais répétés sur une période de 24 heures, assez fréquents dans les interactions carcérales.

À l’instar du Québec, l’établissement de détention de Montréal peut plaider avoir été pris de court par la première vague de la pandémie, mais si – ou quand – une seconde vague survient à Bordeaux, l’administration carcérale aura un sérieux examen de conscience à faire.


Voici les suites de cet article :

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1 commentaire
  1. Bonjour monsieur Van Vliet,
    j’ai intégré votre série sur la prison de Bordeaux dans la veille (quotidienne en semaine) que je fais pour la Direction régionale de santé publique de Montréal.
    L’information sera ainsi relayée à la cellule rattachée au milieu carcéral à la DRSP.
    http://veille.ccsmtl-biblio.ca/population-generale/population-generale-sante-publique/
    Merci de votre travail !
    Amélie Bocage, technicienne en documentation, Services documentaires DRSP de Mtl.

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