(Photo: archives jdv)

Alors que le gouvernement demande à la population du Québec de limiter ses contacts depuis le 1er octobre, voilà plus de 200 jours que les personnes incarcérées à la prison de Bordeaux sont privées de visites. Premier texte d’un dossier sur la pandémie à l’établissement de détention de Montréal.

« Ils sont laissés tous seuls, à eux autres même. C’est quoi? Ça fait plus que six mois pas de visite », s’impatiente Nadia Robertqui ne mâche pas ses mots pour décrier le traitement qui est réservé aux personnes incarcérées à l’établissement de détention de Montréal.

Son conjoint, Denis Beaupré, est emprisonné à Bordeaux depuis son arrestation dans la foulée de l’opération Astérios à l’automne 2019. Le prévenu attend son enquête préliminaire prévue du 23 novembre au 8 décembre en lien avec un dossier de trafic de stupéfiants, de possession d’armes et de gangstérisme. Il n’a pas encore été reconnu coupable des accusations qui pèsent contre lui et dit s’attendre à ce que certains chefs d’accusation soient abandonnés d’ici le procès.

« La qualité de vie ici, c’est pas possible », soutient celui qui n’en est pourtant pas à son premier séjour en prison.

C’est que, même pour quelqu’un qui est rompu à la vie derrière les barreaux, le temps est long quand on est confiné entre les murs de sa cellule entre 18 et 20 heures par jour.

La Direction des communications du ministère de la Sécurité publique (MSP) confirme que des restrictions strictes ont été imposées aux détenus et que pratiquement toutes les activités et tous les services offerts aux détenus ont été suspendus depuis le début de la pandémie.

« Afin de limiter les risques de propagation du virus associés notamment aux activités de groupes ainsi qu’aux déplacements internes et externes et dans le contexte où le niveau d’alerte sanitaire dans la métropole est actuellement au rouge, les personnes incarcérées de l’établissement de détention de Montréal n’ont présentement pas accès à [certains] lieux ou activités », comme le gymnase et les rencontres des AA ou des NA, indique Marie-Josée Montminy, relationniste au MSP.

 

Des mesures ont été prises depuis le mois d’août pour « permettre à la plupart d’entre elles d’avoir un certain accès à la cour extérieure », précise-t-elle.

« Avant le mois de mars, on pouvait faire rentrer des livres pour avoir de la lecture. Là, on ne peut plus faire rentrer de livres. La bibliothèque est fermée », explique Denis Beaupré. « On a été coupé de pas mal de choses. »

Privés de visite depuis six mois

À commencer par les visites.

« Moi la dernière fois que je l’ai vu à la prison, ça se trouve à être le 12 mars. Depuis ce temps-là, je l’ai vu quatre ou cinq fois, 15 minutes par vidéoconférence », soupire Nadia Robert.

La vie à la prison de Bordeaux n’est pas une sinécure en temps normal. L’établissement centenaire est reconnu depuis des années pour être surpeuplé, violent et délabré. Les choses ont pris un tournant pour le pire en mars quand la COVID-19 a fait son entrée dans l’établissement carcéral.

« C’était épouvantable, c’était épeurant », raconte Francis Paquette.

Condamné une première fois en 2018 pour avoir excédé la capacité de son permis de production de cannabis, il a été arrêté durant sa libération conditionnelle en octobre 2019 et condamné à une peine de 15 mois en lien avec une affaire de possession et de distribution de cannabis.

« Je suis en prison pour du cannabis, qui est supposé être légal, déplore-t-il. Je me ramasse en prison avec la COVID. »

Confinement total

Au printemps, Denis Beaupré a été placé en isolement parce qu’il présentait des symptômes de grippe. Il explique avoir fait 18 jours de confinement complet dans sa cellule.

« Conformément aux recommandations de la Santé publique, les personnes incarcérées hébergées dans les secteurs où est survenue une éclosion de la COVID-19 ont été placées en isolement afin de tenter de limiter la propagation du virus », fait valoir le MSP pour expliquer ce recours à l’isolement préventif, pratique dénoncée dans une lettre ouverte des détenus du secteur C en mai.

Nadia Robert n’en décolère pas quand elle pense que son conjoint a été enfermé ainsi pendant des jours et des jours sans avoir accès aux douches ni au téléphone. « En fin de compte, il n’avait même pas le COVID! », lance-t-elle encore outrée d’avoir été laissée sans nouvelles par l’établissement pendant près de trois semaines.

« C’est déplorable que, quand il arrive une situation comme ça, nos femmes appellent dehors, nos enfants, [les responsables de la prison ne] donnent pas d’info. Je trouve ça injuste », lance Denis Beaupré.

L’aide médicale qui ne vient pas

Atteint par la COVID-19 au plus fort de l’éclosion ce printemps, Francis Paquette dit pour sa part avoir passé 29 jours en isolement.

« J’ai jamais eu de l’aide de personne, relate le détenu. J’ai crié à l’aide. »

Francis Paquette affirme avoir vécu cinq crises d’angine liées à la COVID — qui peut effectivement provoquer des symptômes apparentés à une crise cardiaque. Lors de son dernier épisode, vers la mi-mai, il a demandé à un gardien une feuille de plainte.

« Je lui ai écrit que je pensais que ma vie était en danger », raconte-t-il. « J’ai assez mal que les larmes me coulent aux yeux, là », se souvient-il avoir dit à un agent et un officier des services correctionnels. « Ils ont rien fait… »

Invoquant la confidentialité des dossiers médicaux des personnes incarcérées, le MSP a refusé de dire combien de personnes incarcérées ont développé des complications liées à la COVID dans l’établissement. Le MSP se garde également de dire quels soins ont été offerts aux détenus et aux prévenus qui ont été atteints par la COVID ou ont développé des complications.

« Toutes les personnes incarcérées ont reçu les soins de santé nécessaires à leur situation » se contente d’indiquer le MSP qui refuse de dire combien ont été transférées à l’hôpital.

Le président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec, Mathieu Lavoie, affirme pour sa part que si des personnes incarcérées ont manqué de soins, c’est que les services infirmiers ont été complètement débordés pendant l’éclosion en raison d’un manque de personnel.

« À l’époque, il manquait 50 % des effectifs » de soins de santé à Bordeaux, affirme le représentant syndical.

L’hiver sera long

« La vie humaine, en prison, est pas importante », lâche Francis Paquette.

Le détenu espérait obtenir une libération conditionnelle le 30 septembre, mais sa libération a été refusée. Il devra donc purger le reste de sa peine et attendre le 23 février avant de retrouver sa liberté.

Il redoute l’hiver qu’il devra vivre dans sa cellule mal isolée.

« Les fenêtres dans ma cellule sont fermées, puis tu sens un courant d’air dans ton cou quand t’es couché », confie-t-il.

Plus que le froid, il craint surtout de voir déferler la deuxième vague.

« Moi, je pogne — je repogne — la COVID, j’ai peur de mourir là », lance Francis Paquette.

Il faut dire que la première vague a frappé fort à Bordeaux. Au total, 96 cas ont été recensés parmi les personnes incarcérées, selon les statistiques officielles du MSP. Questionnée sur la situation dans l’établissement en mai au lendemain de la mort d’un prévenu de 72 ans, Robert Langevin, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault a tenté de minimiser la situation en affirmant que « seulement environ 2 % de la population carcérale » se trouvait alors infectée.

Or, une analyse réalisée par journaldesvoisins.com montre que les cas à Bordeaux représentent plus de 90 % des cas rapportés dans les prisons provinciales depuis le début de la pandémie, alors que l’établissement de détention de Montréal compte actuellement pour environ 25 % de la population carcérale provinciale.

Le cas de Robert Langevin

Le décès de Robert Langevin est par ailleurs le premier — et à ce jour le seul — cas fatal de COVID-19 à être rapporté dans les prisons provinciales du Québec.

« Lui, je l’avais connu dans le C, puis il était déjà malade », se remémore Francis Paquette. Robert Langevin était « un vieux monsieur âgé, qui avait besoin de soins », se souvient Paquette qui dit avoir côtoyé le septuagénaire en décembre. « Il avait l’air d’un gars qui avait quasiment la peau sur les os. »

Dans une plainte adressée à la protectrice du citoyen le 27 mars, Robert Langevin indiquait avoir contracté le coronavirus et être particulièrement vulnérable vu son âge et sa condition cardiaque, notamment.

« Je n’ai pas envie mourir ici je suis un cas urgent je suis Humain », plaide le prévenu dans une missive au style télégraphique qui traduit une grande détresse.

Un mois et demi plus tard, il a perdu la vie après avoir été transféré à l’hôpital Sacré-Cœur in extremis.

« Il faut pas le laisser aux oubliettes », tranche Nadia Robert au sujet de Robert Langevin. « C’est le premier, c’est certainement pas le dernier. Ils les ont laissés mourir en CHSLD, imagine-toi en prison! »

Voici les suites de cet article :

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