Couverture du livre Avant d'oublier
Dans Avant d’oublier, Nicolas F Paquin retrace les histoires de héros de la Seconde Guerre Mondiale, canadiens-français, méconnus. (Courtoisie : Hugo Publishing)

Le 19 août seront célébrés les 80 ans du raid de Dieppe ou opération Jubilee, en France. Le quart des près de 5000 hommes des forces canadiennes engagés dans cette bataille ont péri. Parmi les survivants, Pierre Dubuc, né sur le boulevard Gouin Est, à Ahuntsic.

Nicolas F Paquin, dont le livre Avant d’oublier paraît cette semaine, présente le portrait de Pierre Dubuc et d’autres soldats canadiens-français qui ont participé à cette opération. Pour l’auteur, il est urgent de préserver la mémoire de ces hommes.

Journaldesvoisins.com : Qui est Pierre Dubuc, membre des Fusiliers Mont-Royal, un régiment qui a vu 600 de ses hommes tués, blessés ou faits prisonniers lors de l’opération Jubilee?

Nicolas F Paquin : Quand j’ai eu son dossier sous les yeux, j’ai trouvé un homme qui ment sur son âge. Il se vieillit de deux ans pour pouvoir partir à la guerre. Il a 17 ans quand il s’engage. Quatre jours avant l’opération Jubilee en 1942 [lors de la Seconde Guerre mondiale, 1939-1945], il se marie. Nous sommes face à quelqu’un qui lutte contre son propre destin. Il prend des risques plus que des chances.

Comment le décririez-vous?

C’est un colosse. Il mesure six pieds. C’est un bel homme baraqué. C’est une cible facile. Plus les hommes sont grands, plus ils sont susceptibles d’être touchés. Pourtant, il s’en sort miraculeusement. Mais en plus, Dubuc a dû vivre avec un tourment intérieur tout le reste de son existence.

J’ai vu un documentaire en anglais qui date des années 1960 dans lequel Pierre Dubuc est interviewé. On voit que cet homme, qui à ce moment est dans la quarantaine, a déjà l’air d’un homme plus vieux. Il raconte son histoire comme si de rien n’était, mais il ne parle pas de ses camarades. Quelle souffrance cet homme a dû porter! Il devait se dire : j’ai pris une initiative et j’ai entraîné dans la mort mes camarades. Ils auraient été faits prisonniers, ils auraient survécu.

Avant vous, personne n’en a parlé. On n’a jamais entendu parler de lui.

Tout le monde devrait connaître l’histoire de Pierre Dubuc parce qu’il a l’envergure, la témérité et l’héroïsme d’un Léo Major, ce célèbre soldat québécois.

J’ai un ami à Dieppe, Daniel Jaspart, qui raconte son histoire lors des visites du Mémorial du Mémorial du 19 août 1942. Il y a eu aussi une toute petite bande dessinée publiée en France les années qui ont suivi la guerre. Elle raconte l’opération Jubilee et on y a inventé un personnage qui s’appelle Duboc qui vit la même chose que Pierre Dubuc. L’histoire a essayé de perdurer, mais elle n’a pas réussi. C’est comme Léo Major, il n’y a personne qui a dit : on en fait un héros national ou municipal.

Que ce soit pour Pierre Dubuc ou pour les autres, votre livre foisonne de détails. Comment avez-vous pu recueillir autant d’informations sur ces hommes qui étaient des petits soldats?

Je n’ai rien inventé dans ce que j’écris, mais je voulais quand même aller ailleurs. On a pas mal tout dit sur la bataille de Dieppe, mais sur les individus, on n’avait rien raconté.

Dans un cas comme celui-là, l’enjeu des batailles n’est plus là. Il fallait revenir à l’humanité. Émouvoir le lecteur était nécessaire.

C’est cinq ans de travail ininterrompu. Cela a été une recherche constante par Internet et dans les archives. Avant la pandémie, j’ai passé quelque temps à Ottawa pour consulter les archives militaires des soldats qui sont morts. J’ai fait venir les dossiers de ceux qui ont survécu, mais qui aujourd’hui sont décédés. C’était une course contre la montre pour retenir non pas l’histoire, mais la mémoire.

C’est un attachement presque incohérent, mais sincère face au destin de 600 jeunes hommes ayant pour moi l’envergure de personnages historiques que nous n’avons pas reconnus. Je me suis dit : j’ai une mission. Je dois raconter leur vie et je dois le faire de la façon la plus respectueuse possible, pas seulement pour leur souvenir à eux ou pour leur famille, mais pour nous au Québec.

Vous en parlez comme des soldats exceptionnels.

Ce sont des gens qui ont eu des parcours assez uniques, mais ce sont en fait des gens ordinaires.

Dubuc et ses coéquipiers obéirent et, la mort dans l’âme, retirèrent tour à tour casques, ceinturons, vestes, chemises, bottes et pantalons. Les Allemands emportèrent tout et laissèrent les prisonniers face au mur, sous la surveillance d’un unique gardien qui, aux dires de Dubuc, avait environ dix-sept ans. (…) Pierre Dubuc, avec pour seules armes son courage et ses deux mains, lui sauta au cou et l’étrangla, tandis qu’un autre Montréalais attrapait une pièce de métal avec laquelle il le frappa à mort. Délivrés du gardien, les Fusiliers n’étaient pas au bout de leurs peines. Ils demeuraient vulnérables, désarmés, en caleçons, quelque part dans le labyrinthe des rues d’une ville inconnue, et ils devaient au plus vite rejoindre leur unité avant le grand départ.(…) Pierre Dubuc raconta que sa parade en petite tenue lui valut les quolibets de certains civils et soldats de l’occupation croyant être témoins de la fuite d’un amant éconduit surpris dans le lit de sa maîtresse. (Extrait du livre de Nicolas F Paquin).

A-t-on justement reconnu à leur juste titre ces personnes qui ont combattu le nazisme?

Cela m’a toujours frappé et un peu blessé en tant que Québécois qui voit tous les jours sur les plaques des autos les trois mots Je me souviens. On est capable d’avoir des monuments à la gloire des joueurs de hockey – et je n’ai rien contre les joueurs de hockey –, mais nous avons des hommes qui sont partis lutter contre le nazisme; on n’a jamais vu pire gouvernement raciste et discriminatoire dans l’histoire de l’humanité. C’était des petits gars qui n’avaient pas grand-chose à perdre dans leur vie parce qu’ils venaient de milieux difficiles. Il y a des gens qui sont morts à la guerre. On devrait les admirer non pas à cause de leur histoire militaire, mais pour leur courage.

Est-ce qu’il y a une urgence à raconter ces histoires?

Cette année, nous sommes au 80e anniversaire de l’opération Jubilee. C’est la première année où il ne reste plus un seul Fusilier Mont Royal vivant pour témoigner de ce qui s’est passé en 1942. Le seul régiment canadien-français était à Dieppe, lors de la plus grosse défaite du Canada, et c’est un gars d’Ahuntsic qui s’est rendu le plus loin dans la ville de Dieppe.

Il y a une dame avec qui je discutais par courrier électronique. Son père, un Montréalais, avait perdu une jambe à Dieppe. On s’était donné rendez-vous et deux jours après notre dernier échange, elle est décédée. On peut tenir la mémoire au bout des doigts et hop, cela peut nous échapper. On dit que lorsqu’une personne âgée meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. C’est cela.

Est-ce qu’il n’y a pas lieu d’ériger justement des monuments autour de ces noms?

Il y a eu en 1930 un monument en l’honneur de Vauquelin à côté de l’hôtel de ville de Montréal. Le même monument était à Dieppe et il a été fondu par les Allemands. Je me suis dit que c’était l’occasion de sensibiliser les maires d’arrondissement en leur faisant savoir que dans chacun de vos arrondissements vous avez des héros extraordinaires qui ont fait l’opération Jubilee et j’ai ciblé différents élus.

Mais mon coup de sonde est resté lettre morte dans la plupart des cas. J’ai reçu quelques retours polis. Finalement, je me suis dit je vais me battre avec ce que je suis capable de faire, finir mon livre.

Ces gens viennent de plusieurs quartiers de Montréal et ce n’est pas tout le monde qui peut raconter leur histoire. J’en suis venu à la conclusion que j’ai la capacité de faire revivre ce passé. Je me suis dit qu’en 2022, je suis le meilleur porteur de ballon pour réussir à faire sortir ces histoires. Mais j’ai besoin d’intermédiaires entre le public et moi et ce sont les élus, les médias, les diffuseurs dans les salles de spectacles. Peut-être que cela va allumer une mèche.

Il y a des célébrations officielles à Dieppe, en France, cette année. Est-ce que l’on va parler de ces soldats?

Je monte un spectacle intitulé Avant d’oublier. Il sera présenté le 19 août pour les journées de commémoration à Dieppe. Je fais une sorte de théâtre documentaire et dans un des monologues je parle de l’héroïsme de Pierre Dubuc.

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Boiteau Daniel
Boiteau Daniel
1 Mois

Votre travail est important monsieur Paquin. Un jour les gens vont se souvenir. Vous aurez alimenté par votre livre les faits et geste de nos héros méconnus.
Entre temps au Québec notre devise est “Je me souviens…de rien”

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