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Capsule ornithologique

Les populations d’oiseaux varient: en voici des preuves!

Publié le 23/06/2019
par Jean Poitras

La publication de la deuxième édition de l’« Atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional »[1] a permis de constater des variations importantes dans les populations d’oiseaux depuis la parution de la première édition de cet atlas[2].

Certaines espèces ont vu leur population décliner significativement et d’autres se sont révélées être en croissance. Les causes pour l’un et l’autre cas sont multiples et, pour plusieurs espèces, c’est une combinaison de facteurs qui pourraient expliquer ces variations.

Quel est le territoire dont on parle?

Précisons d’abord ce que l’on entend par « Québec méridional ». Aux fins de recherches pour cet atlas, c’est tout le territoire du Québec situé au sud du 50,5e parallèle de latitude Nord.

De ce fait, les régions de Natashquan et Havre-Saint-Pierre sur la Côte-Nord ainsi que celles de Chibougamau et Matagami à la Baie-James Eeyou Istchee sont incluses dans cette étude. L’Île d’Anticosti et les Îles-de-la-Madeleine en font aussi partie.

Le territoire situé au sud de cette limite coïncide avec la zone la plus peuplée du Québec, et donc, la plus accessible par route ou chemin.

L’intervalle de temps

La campagne sur le terrain pour le premier atlas s’est déroulée de 1984 à 1989 et celle du deuxième atlas de 2010 à 2014. C’est donc un quart de siècle qui sépare ces deux études.

Les tendances que l’on peut en dégager peuvent donc être considérées comme significatives, et non pas le résultat d’une simple conjecture temporaire.

Qui a contribué à cette étude?

La deuxième campagne a mobilisé 1 805 participants (contre 932 pour la première) qui ont exploré 4 033 parcelles de 10 km X 10 km (2 462 pour le premier atlas). Le nombre de mentions totalise 566 834 (contre 202 521 pour le premier atlas), ce qui fait qu’une somme colossale d’informations a été colligée et analysée.

Ajoutez à cela les 34 502 points d’écoute des chants d’oiseaux qui ont permis d’étayer les observations visuelles et confirmer les indices de nidification.

Les espèces en déclin

Espèce en déclin: Hirondelle noire. (Photo: J. Poitras)

La plupart des espèces d’Hirondelles et le Martinet ramoneur en font partie. Ces oiseaux, qui se nourrissent d’insectes volants, ont vu une baisse de l’ordre de 50 % à 75 % du nombre de parcelles où ils ont été observés. La cause principale serait l’utilisation massive de pesticides, notamment les néonicotinoïdes, qui réduisent sensiblement la nourriture disponible en période de nidification qui, elle, coïncide avec celle de l’exploitation agricole dans les basses terres du sud-ouest québécois.

À cela, il faut ajouter la perte de sites appropriés de nidification. L’Hirondelle rustique, par exemple, a souffert du remplacement de granges et autres bâtiments en bois, qui offraient de bonnes surfaces pour y construire un nid, par des bâtiments à enveloppe de métal ou des serres, qui par leur surface lisse n’offrent pas une emprise favorable. Pour compenser cette perte de sites favorables, on observe de plus en plus, en zone agricole, l’apparition de nichoirs, formés d’une sorte de petite structure en forme de toit pentu posée sur pilotis.

Le Martinet ramoneur, de son côté, a vu diminuer le nombre de cheminées, tant résidentielles qu’industrielles, à la suite des changements intervenus en matière de chauffage de nos bâtiments. Comme son nom l’indique, la cheminée, c’est justement là qu’il nichait.

Un autre groupe en déclin concerne les oiseaux qui nichent à même le sol des champs et prairies herbeuses. L’Alouette hausse-col, la Sturnelle des prés, le Goglu, et la Maubèche des champs en font partie.

Le problème pour ces oiseaux, c’est la tendance marquée de passer d’une agriculture de pâturages et de cultures fourragères (dites pérennes) à des cultures dites annuelles comme le maïs et le soya.

Dans ce dernier cas, le sol est labouré annuellement, ce qui laisse au printemps un champ dénudé peu attirant pour les oiseaux qui voudraient y nicher.

Un autre problème vient du fait que les foins sont fauchés plus tôt qu’autrefois et, donc, que la machinerie agricole passe avant que la couvaison ne soit achevée, ce qui entraîne une destruction des nids et des oisillons.

Espèce en déclin: Pluvier kildir (Photo : J. Poitras)

Et de plus, la hausse marquée de l’utilisation de semences traitées aux pesticides n’aide en rien ces oiseaux. Le Pluvier kildir qui aurait dû profiter de l’accroissement des surfaces cultivées semble plutôt en déclin pour les raisons citées plus haut.

Les oiseaux des milieux humides tels le Chevalier grivelé, le Hibou des marais, le Busard des marais, la Paruline masquée et le Héron vert souffrent de la disparition de ces milieux causés par l’étalement urbain et l’appropriation des berges pour le développement domiciliaire.

Espèce en déclin: Héron vert (Photo: J. Poitras)

Les contaminants comme les pesticides peuvent aussi avoir eu un impact sur les populations de ces oiseaux par effet de concentration dans les proies de ceux-ci.

Espèce en déclin: Tyran huppé (Photo: J. Poitras)

Certains oiseaux des milieux forestiers comme le Tohi à flancs roux, la Grive des bois, le Tyran huppé, le Viréo à gorge jaune et le Roselin pourpré subissent les contrecoups de l’exploitation forestière et de la disparition de certains boisés au profit de l’agriculture et de l’urbanisation.

Par contre, on doit dire que les facteurs affectant une espèce par rapport à l’autre diffèrent selon le cas. Le Tohi à flancs roux, par exemple, préfère les bosquets bordant un boisé. Avec le temps, le couvert forestier gagne en hauteur et devient ombragé, ce qui ne plaît pas au Tohi qui cherchera un territoire ailleurs. Si, dans la région, il n’y a pas de nouveaux sites selon ses goûts, le Tohi quittera définitivement celle-ci.

De même, les espèces qui se servent de cavités dans les chicots pour y nicher vont souffrir si l’on coupe systématiquement les arbres morts d’une région donnée. Les Pics, les Troglodytes et le Canard branchu sont du nombre.

Les espèces en croissance

Plusieurs espèces d’oiseaux ont vu le nombre d’observations augmenter d’un atlas à l’autre. Encore là, les causes sont diverses. Les gens sur le terrain étaient mieux outillés pour générer des observations, notamment avec des points d’écoute et la désignation dans chaque région de parcelles prioritaires où un effort plus soutenu a été fait.

Espèce en progression : Cardinal rouge (Photo: J. Poitras)

Le Cardinal rouge est l’un des chanceux dans ce ballet de variation de population. La première mention d’un couple nicheur date des années 1960 (ce serait sur le mont Royal, en 1964) et, depuis, il étend son territoire dans le Sud-Ouest du Québec.

Son nid est difficile à découvrir et il est discret dans la façon de nourrir ses oisillons, mais la présence de plus en plus fréquente des relevés qui en font mention confirme cette expansion. Les hivers moins rigoureux et la présence de mangeoires sont certainement des facteurs contributifs. On aurait aussi confirmé de possibles nidifications au Lac-Saint-Jean et en Abitibi-Témiscamingue.

Espèce en progression: Grand Pic (Photo: J. Poitras)

Le Grand Pic est aussi en croissance de population. Dans son cas, la tendance vers l’agriculture intensive a occasionné l’abandon de terres moins productives dans les piémonts (contreforts) des Laurentides et des Appalaches. Ces terres se couvrant progressivement de boisés et forêts, le Grand Pic y trouve des endroits propices à la nidification. Les probabilités d’observation de cet oiseau auraient triplé au Québec au grand plaisir des ornithologues.

Les autres Pics qui fréquentent les régions urbanisées ou semi-urbanisées, le Pic mineur, le Pic chevelu et le Pic maculé, seraient aussi en augmentation et la présence de mangeoires avec bloc de suif y serait pour quelque chose. La coupe massive de résineux pour l’industrie papetière et de matériaux de construction a favorisé l’émergence de feuillus qui sont le domaine favori de ces espèces.

Par contre, pour deux espèces plus nordiques, le Pic à dos noir et le Pic à dos rayé, la tendance est incertaine du fait que leurs aires de nidification se situent principalement hors de la zone couverte par l’atlas.

Espèce en progression: Petit Duc maculé (Photo: J. Poitras)

Chez les Chouettes et les Hiboux, on note une progression des observations dans le deuxième atlas pour la Petite Nyctale, le Petit Duc maculé et le Hibou moyen-duc. Ce serait en grande partie explicable par les efforts particuliers déployés pour trouver ces espèces plutôt discrètes.

Chez les autres rapaces, le Pygargue à tête blanche et le Faucon pèlerin font un retour en force depuis l’interdiction des insecticides organochlorés, comme le DDT, qui nuisaient aux œufs de ces espèces. De plus, tout comme pour l’Épervier de Cooper, le changement d’attitude par rapport aux rapaces, de beaux oiseaux longtemps victimes de persécutions, a favorisé un rétablissement des populations.

Espèce en progression: Paruline à couronne rousse (Photo: J. Poitras)

Deux Parulines se démarquent dans ces décomptes : la Paruline à couronne rousse et la Paruline des pins. Les chercheurs étant mieux renseignés et mieux outillés, la détection de ces espèces a été facilitée pour le deuxième atlas.

On croyait auparavant que la Paruline à couronne rousse nichait presque uniquement dans les tourbières; on a découvert, depuis, que les peuplements de jeunes conifères pouvaient fort bien lui convenir. Ce type de couvert forestier est en augmentation dans la forêt boréale, à la suite des coupes des arbres matures pour l’industrie.

La Paruline des pins a profité, quant à elle, de la maturation des pinèdes (dont certaines de plantation) dans le sud de l’aire d’étude. Il faut se rappeler que les forêts de pins blancs ont été décimées au Québec lorsque la construction maritime du XIXe siècle exigeait beaucoup de ces troncs droits pour les mats des voiliers. Un rétablissement partiel de ces peuplements aurait donc profité à cette paruline spécialiste.

D’autres Parulines sont aussi en augmentation bien que de façon moins spectaculaire. Ce sont la Paruline à croupion jaune, la Paruline à ailes bleues, la Paruline noir et blanc, la Paruline à collier, la Paruline à tête cendrée, et la Paruline à gorge orangée, pour ne nommer que celles-là. Étant donné le plumage de ces oiseaux en période nuptiale, nous ne nous en plaindrons pas!

L’Urubu à tête rouge, cela n’étonnera pas les ornithologues, est en forte progression. La première mention de nidification confirmée aurait été à Rigaud en 1986. Bien que discret et cachottier sur son lieu de nidification, ce grand rapace est de plus en plus fréquemment observé planant au-dessus de nos têtes, surtout dans le sud du Québec.

La hausse de carcasses d’animaux le long de nos routes apporte une contribution non négligeable au menu de ces charognards. On soupçonne qu’une certaine détérioration de ses aires d’habitat au sud des États-Unis et le réchauffement climatique ont poussé cet oiseau vers le nord, donc dans nos latitudes.

On ne saurait passer sous silence le cas du Dindon sauvage. Ce grand gallinacé avait pratiquement disparu de certains états de la Nouvelle-Angleterre ainsi que dans certaines régions du Sud canadien. La chasse excessive pratiquée depuis le début de la colonisation européenne y contribua grandement.

Des programmes de réintroduction ont rétabli la situation notamment dans les états de New York, du Massachusetts et du Maine, tous limitrophes du Québec. Il n’en fallait pas plus pour que la population de Dindons déborde sur notre territoire.

De plus, en Outaouais, en Mauricie et dans le Centre-du-Québec, plusieurs centaines de ces volatiles furent relâchés. Trouvant là un territoire favorable et en l’absence de grands prédateurs, les Dindons sauvages se sont multipliés au point qu’on en observe même qui se baladent dans nos cours arrières en période printanière.

Conclusion

Comme on peut le voir, le bilan est plutôt partagé. Si l’on déplore la forte diminution de certaines espèces autrefois communes, on note aussi que certaines autres nous deviennent plus familières. Des espèces qui sont déjà peu communes au Québec pourraient disparaître à court ou moyen terme, alors que d’autres dans le même cas accroissent leur population.

Et les changements climatiques dans tout cela? C’est certainement un facteur contributif, bien que son effet se fasse surtout sentir dans le Grand Nord canadien. Les scientifiques y ont noté un décalage de plus en plus prononcé entre la maturation des espèces végétales des contrées nordiques et l’arrivée pour y nicher des oiseaux qui s’en nourrissent. Or, ces régions sont en dehors du territoire couvert par les deux atlas.

Par contre, si l’augmentation des températures moyennes continue au même rythme que ces dernières années, on peut raisonnablement supposer qu’une éventuelle troisième édition de l’Atlas dans une vingtaine d’années nous rapporterait des changements significatifs dans le nombre, la distribution, et la quantité des espèces nicheuses.

Les pratiques humaines, en agriculture, en urbanisation, et en gestion des zones forestières et des milieux humides ont un grand impact sur notre avifaune. De plus, certaines espèces migratrices font face à des périls similaires dans leurs aires d’hivernage. Il faut ajouter à cela, les dangers associés au voyage migratoire, heurts avec des véhicules ou des structures érigées par l’homme, utilisation de pesticides, chasse pas toujours bien règlementée, etc.

Cette Actualité Web est la version longue de la capsule ornithologique de notre collaborateur Jean Poitras, capsule publiée dans l’édition de notre mag papier bimestriel de l’été 2019.


[1] Michel Robert, Marie-Hélène Hachey, Denis Lepage et Andrew R. Couturier – Deuxième Atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, Regroupement QuébecOiseaux, Environnement et Changements climatiques Canada, Études d’Oiseaux Canada – 1er trimestre 2019 – XXV + 694 pages.

[2] Jean Gauthier et Yves Aubry – Atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, Association québécoise des groupes d’ornithologues, Société québécoise de protection des oiseaux, Service canadien de la faune Environnement Canada, région du Québec – 1995 – XVII + 1295 pages.