Mohamed Lotfi (Photo : Courtoisie d’Éric Labonté)
(Photo : courtoisie, Éric Labonté)

Mohamed Lotfi s’est vu remettre, dans le cadre des Prix du Québec il y a un mois, le Prix Guy-Mauffette, soit une reconnaissance du travail qu’il a réalisé pendant plus de 30 ans à la prison de Bordeaux en produisant l’émission de radio Souverains anonymes. Journaldesvoisins.com s’est entretenu récemment avec le journaliste, comédien, réalisateur et animateur radio.

Lorsque la ministre de la Culture et de Communications, Nathalie Roy, lui a téléphoné pour lui annoncer qu’il était le lauréat de la plus haute distinction attribuée par le gouvernement du Québec pour souligner la contribution d’une personne à l’excellence de la radio, de la télévision, de la presse écrite ou des médias numériques, Mohamed Lotfi a accueilli la nouvelle avec une certaine stupéfaction.

Un hommage à la radio communautaire

 « C’était évidemment une surprise, parce que je crois que c’est la première fois que [c’est] quelqu’un de la radio communautaire qui est honoré avec un prix aussi prestigieux. Je ne m’y attendais pas du tout. Ça fait quatre ans que ma candidature avait été proposée, mais je ne me faisais pas d’idée du tout, j’avais presque oublié », dit-il.

Sa surprise était aussi teintée de joie pour son ami et complice de longue date Michel Mongeau, qui est décédé le 11 novembre, une semaine après que Mohamed Lotfi ait reçu son prix. Le lauréat tient donc à partager l’honneur avec Michel Mongeau qui avait constitué le dossier soumis en 2016, mais aussi à faire rayonner cette reconnaissance sur la radio communautaire.

Plus qu’une reconnaissance pour son œuvre personnelle, Mohamed Lotfi y voit un « hommage à une façon différente de communiquer et d’informer ».

Il s’agit donc par extension d’un hommage mérité à la radio communautaire, sans qui le projet des Souverains anonymes n’aurait jamais trouvé d’antenne.

« Communautaire, souvent ça a une connotation un peu, presque péjorative, comme si la radio communautaire n’était pas aussi sérieuse, comme si on ne devait pas la prendre aussi sérieusement qu’une radio publique ou une radio privée. Or, pour moi, elle est encore plus sérieuse ou plus importante que la radio commerciale ou la radio publique », dit Mohamed Lotfi.

Il espère ainsi que son prix contribuera à faire tomber les préjugés sur la radio communautaire qui contribue à donner voix à des gens qu’on n’entendrait pas autrement, comme il a cherché à défaire les préjugés sur les prisonniers en faisant résonner leur parole hors des murs de l’établissement de détention.

Une parole qui rend souverain

« La parole des détenus, vous savez, c’est la dernière parole qu’on veut entendre en société », dit celui qui a amené au fil des ans des dizaines de milliers de prisonniers de Bordeaux à prendre le micro.

Ayant pu côtoyer de près les hommes qui vivent derrière les barreaux, le journaliste estime que c’est une erreur trop commune que de réduire les prisonniers à leurs crimes, de les dévaloriser comme personnes. Par un travail d’orfèvre, Mohamed Lotfi cherche plutôt à faire ressortir le meilleur de chacun.

Questionné sur cette approche singulière, au sujet de laquelle il s’était déjà confié au JDV, il se lance dans une envolée lyrique qui traduit bien sa fougue et sa passion :

« Dans chaque détenu, il y a des pépites d’or cachées. Pour avoir accès à ces pépites d’or, il faut faire un travail de polissage avant de voir briller la pépite d’or, c’est-à-dire cette personne-là qui n’est plus — à partir du moment qu’il brille — il n’est plus une personne incarcérée, il n’est plus un détenu, il n’est plus quelqu’un d’emprisonné ou moins important qu’un autre, puisqu’en brillant par ses paroles, par sa création, par son art, il devient souverain de son destin ; il devient du moins souverain de sa parole. »

En libérant la parole des détenus, Mohamed Lotfi souhaite donc avant tout leur rendre une part d’humanité qui est trop souvent réduite au silence lorsque les portes de la prison se referment sur eux.

« Tout le monde a une parole et tout le monde a droit à sa parole », insiste-t-il.

Retirer le droit de parole à des personnes qui sont déjà privées de liberté reviendrait en quelque sorte à renier les fondements du droit de cité, un principe qui veut que tous et toutes aient voix au chapitre dans une société.

« La parole dans notre société est plus que jamais importante et prend une très grande place. Maintenant, avec les réseaux sociaux, tout le monde a la possibilité de parler, de donner son opinion, son analyse ; bonne ou mauvaise, mais au moins, il a cette liberté. Pourquoi ce ne serait pas le cas pour des personnes incarcérées qui continuent à faire partie de nos sociétés ? »

Libérer l’imaginaire

Plus qu’un simple exercice de communication ou de création avec les prisonniers, le travail de Mohamed Lotfi avec les Souverains anonymes invite à repenser la conception qu’on se fait de l’institution carcérale.

« Cette question de la parole des détenus pose la question même de la prison », relève-t-il.

Selon lui, il est essentiel de libérer notre imaginaire collectif d’une vision de la prison comme un lieu fermé sur lieu même, un archétype hérité de l’époque du bagne qui enferme les personnes incarcérées dans un rôle muet, en retrait de la société.

 « Notre concept de la prison est une prison en soi, et il faudrait nous-même se défaire de cette vision, à savoir que lorsqu’une personne se trouve dans une prison, il n’a plus droit à la parole. Cette vision-là elle est ancienne, elle est archaïque, elle est appelée à être réinventée. Et d’ailleurs l’expérience de Souverains anonymes le démontre très bien, que lorsque les détenus prennent la parole, ils font un pas vers nous. Et donc nous n’avons pas le droit de leur refuser de faire ce pas-là, puisque c’est non seulement dans leur intérêt, mais c’est dans notre intérêt à tous que les détenus se réinsèrent, se réintègrent, s’épanouissent », lance-t-il dans une tirade en forme de plaidoyer.

C’est qu’en définitive, la prison n’est, aux yeux de Mohamed Lotfi, qu’un lieu de passage pour des gens qui ont commis une faute face à la société. Exclure leur parole comme détenus, c’est les priver de la possibilité de se réhabiliter et d’espérer un jour que leur identité de criminel s’efface pour leur permettre de revêtir celle de citoyen à part entière.

De la radio au théâtre

L’adage veut qu’il soit plus facile de sortir le gars de la prison que de sortir la prison du gars. Mohamed Lofti l’a appris à ses dépens lorsqu’il a décidé, l’an dernier, de remiser son micro, après 30 ans à l’antenne avec les Souverains anonymes.

« J’ai été en proie de ma conscience, je ne dormais plus et je me suis dit : “bon bien, finalement, je ne pourrai pas les lâcher comme ça, je vais revenir” », relate le réalisateur.

Il a donc décidé de retourner travailler à mi-temps pour offrir des ateliers de théâtre aux prisonniers, un projet qu’il menait déjà en parallèle à l’émission de radio depuis plusieurs années.

« Je vais les inviter à jouer leur propre rôle, à inventer, à se réinventer en jouant leur propre rôle, en écrivant leur propre texte. Parce que le théâtre peut s’avérer un formidable outil de recul, de distance. Pour un détenu qui est appelé à revenir en société, à réintégrer la société, ça serait très bien de faire un travail de recul et de distance par rapport à soi, par rapport à son parcours. Et le théâtre peut le permettre », déclame le comédien dans sa prose caractéristique.

Initié au théâtre à l’âge de 16 ans, Mohamed Lotfi dit avoir découvert dans l’art dramatique un formidable outil de liberté et de communication dont il souhaite faire profiter les détenus.

« Le théâtre pour la réinsertion, ça me semble une suite tout à fait naturelle de tout ce que j’ai fait avec les gars depuis plus de 30 ans », dit-il.

La radio pour adoucir le confinement

En attendant de pouvoir réintégrer son théâtre à Bordeaux — la plupart des activités étant suspendues dans la prison en raison de la pandémie de COVID-19 qui a fait des ravages dans l’établissement —, Mohamed Lotfi a repris du service à CIBL, où il a notamment diffusé, au plus fort de la crise en avril, des messages de solidarité adressés par diverses personnalités publiques aux détenus en confinement.

« Ça a été certainement plus dur pour eux » que pour la population générale, souligne l’animateur, qui dénonce au passage le traitement médiatique souvent sensationnaliste, et selon lui bourré de préjugés, de la réalité à Bordeaux.

Sans se porter à la défense de l’administration carcérale, Mohamed Lotfi dit tenir à « corriger une certaine perception » de la prison de Bordeaux qui n’est pas, selon lui, l’établissement délabré, surpeuplé et violent que décrivent souvent les journalistes.

« Les conditions de la prison ne seront jamais, jamais l’idéal », reconnaît-il toutefois.

Conscient que certaines situations méritent d’être dénoncées, celui qui se considère comme un témoin privilégié de la réalité à Bordeaux se dit néanmoins soucieux de ne pas encourager un « réflexe victimaire » chez les détenus qui ont selon lui tendance à se plaindre de leur situation, à tort ou à raison.

« Moi, ce n’est pas la prison qui m’importe, c’est la personne emprisonnée. C’est la personne incarcérée qui m’intéresse », tranche Mohamed Lotfi.

La prison dans notre cour, les détenus dans notre cœur

S’il poursuit son œuvre auprès des détenus de Bordeaux, ce n’est certainement pas par amour de l’institution carcérale, qu’il dit espérer un jour voir disparaître dans sa forme punitive et recluse traditionnelle pour devenir un lieu de réhabilitation plus ouvert sur la société moderne. S’il continue, c’est qu’il a à cœur avant tout de donner un visage et une voix à la figure du prisonnier anonyme, pour qu’on le reconnaisse comme appartenant à notre monde, et non comme appartenant à un monde qui nous est étranger.

« Ils viennent de nous, ils reviennent à nous, et ce sont nos frères, nos amis, nos voisins », insiste Mohamed Lotfi.

Ceci est presque littéralement vrai pour certains habitants de l’arrondissement qui sont les voisins immédiats de l’établissement de détention, mais c’est une vérité qui vaut pour tout le monde, précise Mohamed Lotfi.

« Nous sommes tous voisins d’une prison. La prison n’est pas sur une autre planète, elle est dans notre ville. »

Et bien qu’on en ait parfois peur, comme on a généralement peur de ce que l’on ne connaît pas, la prison est tout sauf un monde étranger qui ne nous ressemble pas.

« La prison, c’est quand même, ça demeure toujours, un miroir de la société. »

Invité à suggérer une œuvre parmi les innombrables œuvres disponibles dans les archives des Souverains anonymes, Mohamed Lotfi recommande le court métrage Je voudrais voir la mer. Mettant en vedette le regretté Michel Mongeau qui y tient le rôle d’un détenu qui reçoit la visite de son frère, un ex-détenu joué par le Souverain Jean-Hubert Voltaire, le court métrage propose un revirement des rôles qui porte à réfléchir sur la résilience, la gratitude et le pardon en contexte carcéral.

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Mathieu Houde
Mathieu Houde
1 Année

Prix bien mérité. Travail humanitaire colossal. J’ai beaucoup d’admiration.

carol houde
carol houde
1 Année

Merci de me faire connaître des gens de coeur qui vont au de là des apparences

Béatrice Bérubé
Béatrice Bérubé
1 Année

Bravo pour votre implication, votre beau travail et, surtout, votre ténacité! Les détenus doivent apprécier votre aide.

Marius Gauthier
Marius Gauthier
1 Année

J’ai très apprécié, dans le Journal des voisins, l’article intitulé : MOHAMED LOFTI : FAIRE RÉSONNER LA PAROLE DES DÉTENUS DE BORDEAUX, de février 2021, p. 4. Mes plus sincères remerciements et félicitations à M. Lofti pour sa Présence, Dévouement, Professionnalisme , notamment, constants
Or, j’ai des volumes, des livres, en bon état, de différents sujets, des revues en français ainsi que quelques volumes en anglais.
D’autre part, aussi, des cassettes de musique.
Peut-être que les personnes détenues pourraient en profiter ?
Cependant, j’ignore comment les transmettre.
Pourriez-vous me renseigner à ce sujet !
Merci !

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