La question se pose : est-ce que dans l’avenir, la bataille politique au niveau fédéral dans Ahuntsic-Cartierville ne risque-t-elle pas d’avoir «moins de saveur»? Comme dans les circonscriptions du West Island où il est très facile de prévoir le gagnant de l’élection, comme libéral s’entend, et ce, tant au fédéral qu’au provincial.

À ce compte, avec des résultats prévisibles, comme c’est presque toujours le cas dans l’ouest de l’île depuis des lustres (et bientôt dans presque tout l’est de Montréal?), la lutte perd de son lustre. Rien d’excitant en somme. Et c’est aussi le cas ailleurs, en Alberta qui a ses bastions conservateurs depuis des lunes. Ou même aux États-Unis : les côtes est et ouest sont surtout démocrates et l’intérieur du pays majoritairement républicain. Mais l’élection est un passage obligé, c’est la démocratie, même si une tour de Pise s’installe.

Résultats Ahuntsic-Cartierville

Mélanie Joly au local électoral lors de la soirée des élections (Photo : jdv - Philippe Rachiele)
Mélanie Joly au local électoral lors de la soirée des élections (Photo : jdv – Philippe Rachiele)

Dans Ahuntsic-Cartierville (une partie de l’ancienne circonscription de  Saint-Laurent, Cartierville et Ahuntsic Ouest et centre, avec comme limite l’avenue Papineau), la députée sortante réélue Mélanie Joly (Parti libéral du Canada-PLC) est allée chercher près de 6% de plus qu’à l’élection de 2015 en raflant 52,7% des voix. Cette hausse correspond à la  « prime de notoriété » dont parlait feu Jean Lapierre qui a servi comme ministre libéral fédéral, député du Bloc québécois (BQ)  et chroniqueur politique.

 

Mais avec un score élevé, dépassant le cap du 50%, décidé par le peuple électeur, il va sans dire que la multiplication des partis de l’opposition favorise «quasi-automatiquement» les libéraux dans la partie ouest de l’île, qui profitent de la hausse, année après année, de membres des communautés culturelles. Ou parfois du redécoupage de la carte électorale. Et bientôt l’est de l’île, car c’est déjà chose faite entre autres dans Bourassa (Ahuntsic Est avec le Sault-au-Récollet et Montréal-Nord) ou Honoré-Mercier (Rivière-des-Prairies et Anjou).

Attention toutefois, la démocratie doit d’abord s’exercer et plusieurs candidats battus dans Ahuntsic-Cartierville sont prêts à entreprendre un match revanche qui pourrait survenir plus vite que prévu compte tenu que le nouveau gouvernement est minoritaire.

Candidats pas d’accord

Sur la planète, c’est une tendance. Les immigrants ont tendance, quand ils votent, à se rallier à une formation aux idées «libérales».

Pour des formations politiques qui s’éloignent du centre ou qui ont des projets très ciblés (souveraineté, écologie, conservatisme, etc.), c’est plus un peu plus difficile de les convaincre.

Un politologue de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), André Lamoureux, a parlé de tendance lourde pour l’île de Montréal: la démographie a complètement changé et le déclin du BQ est une tendance lourde et irréversible, selon l’expert qui a publié plusieurs ouvrages sur le NPD et la gauche québécoise.

« Il y a fracturation de toute évidence, a indiqué M. Lamoureux. L’on reçoit beaucoup d’immigrants, environ 50 000 par année, qui s’installent surtout dans la grande région de Montréal, peu en région.  Ahuntsic-Cartierville n’y échappe pas. Cela devient important en nombre et ça change la donne aux élections. Les résultats sont probants, Mélanie Joly a obtenu deux fois plus de voix que le candidat bloquiste (NDLR : en fait près de deux fois et demie). De plus en plus, la population francophone est minorisée, il y a une rupture d’équilibre, une cassure (…). Pour moi, il y a eu avec le débat sur la laïcité un regroupement stratégique en faveur des libéraux (alors que des candidats d’autres partis étaient aussi contre la loi 21 sur la laïcité). Certains électeurs néo-démocrates et verts ont préféré retourner au Parti libéral du Canada », selon l’analyste politique.

Quoi qu’il en soit, interrogés juste après le dévoilement des résultats, des candidats défaits dans Ahuntsic-Cartierville ont indiqué au journaldesvoisins.com qu’ils refusent de voir notre «comté» devenir «rouge pour longtemps».

Ils se sont dit prêts à reprendre le collier et à sauter dans la bataille politique surtout si cela survenait dans environ deux ans.

André Parizeau, candidat du Bloc Québécois (Photo: archives jdv)

Pour sa part, le candidat bloquiste André Parizeau, qui a terminé deuxième, avec près de 22% des suffrages, refuse le discours de certains ténors souverainistes et analystes sur la mainmise de l’île de Montréal par les libéraux.

Pour lui, une analyse plus profonde, «à froid», est nécessaire, à faire d’abord par le Bloc.

Pourtant, l’ex-chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a affirmé que la formation qu’il a déjà dirigée ne peut plus compter maintenant sur les votes souverainistes autrefois acquis au Bloc et au Parti québécois à cause d’un déplacement vers Québec solidaire.

« Cette manière de jeter la serviette est complètement contre-productive, pour ne pas dire plus, selon André Parizeau, dans un commentaire post-électoral sur Facebook. (…)  Certains des faits mentionnés par eux ne sont pas forcément tous erronés, mais la conclusion, elle, arrive un peu vite. Et quant à moi, l’exercice de réflexion à propos de tout ce qui vient de se produire mériterait un peu plus … d’efforts », a-t-il tonné.

Pour la circonscription d’AC, le candidat bloquiste, qui a gardé ses pancartes au cas où une élection viendrait rapidement, ne croit pas que son parti se soit fait «laver» lundi soir, dans Ahuntsic-Cartierville. Il a d’ailleurs augmenté le score de plus de huit points par rapport aux résultats du Bloc en 2015.

« Le Bloc a réussi néanmoins à conserver sa mise dans Ahuntsic-Cartierville contre toute attente, a affirmé André Parizeau. Cette campagne qui vient de se terminer fut aussi l’occasion, dans bien des cas de recommencer à bâtir des ponts, là où ceux-ci avaient peut-être été quelques peu délaissés. (…) Il y a aussi tout notre programme qu’on pourrait continuer de bonifier, notamment autour de tout le dossier de l’immigration; les pistes de solution sont là; à nous de plus élaborer désormais autour de celles-ci. »

Mais comme au lendemain du référendum de 1995, plusieurs parlent de la nécessité de sortir et convaincre les membres des communautés culturelles. De favoriser les rapprochements. Entre les élections, les libéraux, tant au provincial qu’au fédéral, ont pris toute la place auprès des divers groupes : arabes, arméniens, haïtiens, etc…Même les interventions politiques de l’opposition était rarissime. De tous les partis d’opposition en fait.

« Oui il y a du travail à faire de ce côté, a conclu le politologue de l’UQAM, comme rappeler aux membres des diverses communautés culturelles que la laïcité n’a rien à voir avec la race », a-t-il pris soin de rappeler.

Carte électorale discutable

L’ex-chef du BQ, Daniel Paillé, en entrevue au Journal de Montréal, a dit croire que les circonscriptions de Laurier–Sainte-Marie et Ahuntsic-Cartierville, autrefois bloquistes, ont fait l’objet d’un redécoupage qui rend à peu près «impossible» l’élection de nouveaux députés bloquistes.

 

Il est vrai que la refonte de la carte électorale a fait en sorte qu’en 2015, on s’est retrouvé «bizarrement» à perdre le très Ahuntsicois Sault-Au-Récollet qui ne faisait plus partie du comté fédéral alors que Mélanie Joly n’arrêtait pas de parler de l’importance de désigner la partie historique du Sault comme lieu national (chevauchant deux circonscriptions fédérales)  au sein du patrimoine canadien. À son premier mandat, elle devenait justement ministre du Patrimoine canadien…

Plusieurs Ahuntsicois ont déploré ce retrait et pas seulement du côté politique.

« Il faut dire que la carte électorale a été changée des suites d’un accord tacite entre les libéraux et les conservateurs », a exprimé M. Parizeau.

 

Pourtant au fédéral, dans les grandes villes, on tente de coller les circonscriptions électorales fédérales avec les arrondissements ou districts municipaux. Il serait alors facile de laisse tomber une portion de l’arrondissement Saint-Laurent et «rependre le Sault»  (entre l’avenue Papineau et le boulevard St-Michel).

 

Jean-Michel Lavarenne (Photo: archives jdv)

Jean-Michel Lavarenne qui se présentait pour le Parti vert dans Ahuntsic-Cartierville a passé son enfance dans le Sault à l’époque précédant le parc de l’Île-de-la Visitation. Mais son coin de jeunesse n’est plus dans la circonscription fédérale autrefois appelée Ahuntsic et qui a vu victoire libérale ou bloquiste se succéder. Même lors de la vague conservatrice avec Brian Mulroney à la fin des années 1980, on avait élu une conservatrice, Nicole Roy-Arcelin.

 

Autres réactions

Même s’il a terminé cinquième parmi les six candidats, M. Lavarenne ne semble pas s’en faire : le score de son parti a été bas, un peu plus de 6% mais il a été trois fois plus important qu’en 2015. Il nous a avoué qu’il serait même prêt à sauter dans la mêlée si jamais il y avait une autre élection d’ici deux ans.

« Je suis déçu du fait que l’on n’ait pas atteint le plateau des 10% qui permet une récupération du financement. Nous partions ici avec rien dans le compte de banque, mais je suis content de voir que l’on a triplé en vote populaire le 2% obtenu en 2015, et terminé plus haut que le vote québécois. Nous avions peu de moyens, une petite équipe, mais quand même j’ai toujours le goût  de la politique » a-t-il mentionné au jdv.

 

À l’instar d’André Parizeau, le candidat écolo va garder ses affiches électorales. M. Lavarenne a estimé avoir frappé à 3000 portes au cours de la campagne de 40 jours qui a pris fin lundi soir, tout en distribuant des centaines de tracts.

 

Raymond Ayas (Photo: archives jdv)

Pour sa part, le candidat défait du Parti populaire du Canada, Raymond Ayas, ne croit pas qu’Ahuntsic-Cartierville deviendra «libéral à vie» comme les circonscriptions de l’ouest de l’île.

« Vous avez vu ici Madame Maria Mourani qui avait gagné avec le Bloc autrefois », a-t-il rappelé.

Raymond Ayas, de  Bordeaux-Cartierville,  n’est pas déçu de la performance de son jeune parti même s’il n’a obtenu qu’un peu plus d’un pour cent pour du vote populaire.

« J’ai fait une excellente campagne. On a pu faire avancer nos idées et j’espère maintenant que le parti va survivre. Je crois que, comme pour les Verts, les gens n’ont pas vu que nous avions l’équipe pour former un gouvernement.  Au sujet de l’immigration, j’ai voulu rendre ça positif avec des pancartes en faveur d’une immigration durable. Mais les annonces qui sont apparues disant «Non à l’immigration massive» (payées par un groupe extérieur favorable au parti de Maxime Bernier), ça nous a poussé dans le coin », a conclu le courtier immobilier.

On saura dans trois semaines quel sort attend Mélanie Joly dans le cabinet du nouveau gouvernement. Le premier ministre désigné Justin  Trudeau, réélu facilement dans Papineau, au sud d’Ahuntsic-Cartierville, a promis un cabinet paritaire qui sera assermenté le 20 novembre.

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2 commentaires
  1. Je n’ai jamais dit: «(payées par un groupe extérieur favorable au parti de Maxime Bernier)». C’est l’analyse du journaliste peut-être, mais ce n’est pas mon opinion, ni ce que j’ai dit. Il faut donc corriger votre citation en caractères gras, avant-dernier paragraphe.
    En fait, il est aussi plausible de croire que ces affiches aient été payées par des détracteurs visant à nous peindre en extrémistes anti-immigration.
    Le Parti Populaire du Canada est évidemment POUR l’immigration, ce qu’on proposait était une réforme de l’immigration.

  2. Comme je le dis et l’écris depuis longtemps, il faut aux souverainistes une stratégie orientée vers les jeunes et les nouveaux-Québécois. Et cela passe par la mise en évidence de la minorisation du Québec dans le Canada depuis 1840. Ce qui doit se faire, non par de beaux discours très patriotiques, mais par des demandes constantes au Gouvernement canadien de corriger certaines situations injustes, comme:
    – l’obligation de produire 2 déclarations de revenus;
    – la main-mise d’Ottawa sur les transports: voie maritime située au Québec sans qu’il n’en retire un seul sou; – les routes transcanadiennes payées à plus de 25% par le Québec au profit des autres province;
    – tous les chemins de fer, mal administrés par le Fédéral avec, comme conséquence, la tragédie de Lac Mégantic;
    – les aéroports, situés trop près des villes qui en subissent les pollutions et les risques…
    Bref, si ni le Bloc ni le PQ ne font ce travail depuis 20 ans, comment peut-on blâmer les jeunes et les immigrants de ne pas comprendre l’urgente nécessité de la souveraineté du Québec ?

    Jean RÉMILLARD

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