Béatrice et Marie sont désormais sorties de l’itinérance. Elles travaillent d’arrache-pied à la réalité des femmes dans la rue, en lien avec les chercheurs de l’Université de Montréal. (Photo: Camille Vanderschelden, JDV)

Les femmes itinérantes sont nombreuses à Montréal, mais elles échappent souvent à notre attention par des stratagèmes servant leur sécurité. Quelle est la réalité d’une femme dans la rue? Trois d’entre elles ont partagé leur expérience au Journal des voisins.

Elles se glissent dans la ville comme des ombres, imperceptibles à notre œil. Habiles de stratagèmes pour se rendre invisibles, les femmes itinérantes restent ainsi difficiles à quantifier. Aucune donnée ne permet de définir la part qu’elles représentent sur les quelque 4000 personnes en situation d’itinérance à Montréal.

Pour survivre, ces femmes fréquentent particulièrement les lieux ouverts jour et nuit. Aux arrêts d’autobus, elles sont souvent là, à se glisser dans la masse sans monter dans les transports. Toutes ces démarches servent le même principe: la sauvegarde de leur sécurité.

Violence

«La violence est intrinsèquement reliée au parcours des femmes itinérantes, elle y est même omniprésente», confirme Maryane Daigle, organisatrice communautaire au Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM).

Selon ce regroupement de 105 groupes communautaires, toute femme itinérante «a vécu de la violence en amont, pendant et après cette situation d’itinérance». Cette violence prend de nombreux visages: familiale ou conjugale, par des propriétaires ou des employeurs abusifs, par de la brutalité dans les refuges mixtes et dans la rue…

«Les femmes ne sont pas respectées au refuge. On entend beaucoup de blagues à caractère sexuel à notre encontre», confirme Catherine, itinérante depuis 15 ans et usagère d’un refuge situé à Montréal-Nord.

La peur

Si l’espace public est déjà source de violences pour les femmes en général, les itinérantes en écopent les pires dangers. Catherine raconte avoir passé deux nuits dehors dans sa vie. Sans aucune place disponible en refuge à l’époque, elle passe la première en étant optimiste et déterminée. La deuxième nuit la fait vite déchanter.

«La nuit, ce n’est pas pareil pantoute. Ça crie dehors, tu as peur de te faire attaquer. J’ai prié toute la nuit pour être entourée de monde qui puisse me protéger», se souvient Catherine, 53 ans. Aujourd’hui, la peur l’accompagne toujours au refuge où elle loge sur le long terme. Elle explique avoir peur «de se faire tabasser» par certains hommes au comportement agressif.

Cette angoisse ne quitte pas non plus les femmes une fois leur situation d’itinérance résolue. Béatrice* et Marie* logent toutes deux dans une ressource dédiée aux femmes itinérantes de Montréal. Si elles sont désormais au chaud, elles affirment pour autant s’y sentir «comme dans une prison». En cause: de nombreux problèmes de gestion, de délinquance et de cohabitation sociale.

Bien qu’elles soient usagères de l’espace depuis une dizaine d’années, l’angoisse de se faire expulser leur tord donc toujours l’estomac.

Aujourd’hui, elles cherchent à déménager. Les deux amies s’engagent également pour la cause des femmes itinérantes, souhaitant mettre en lumière la réalité de celles-ci. «On veut les rendre visibles», sourit Francine, montrant fièrement son énorme classeur de projets de recherche.

Ce dernier, intitulé Rendre visible l’itinérance au féminin, a été réalisé en partenariat avec l’Université de Montréal et d’autres femmes. Le projet de recherche a même fait l’objet d’un colloque lors du 9e Congrès international de l’Association internationale pour la formation, la recherche et l’intervention sociale (AIFRIS).

En 2017, Béatrice et Marie faisaient en effet partie de ces femmes venues présenter la réalité des itinérantes à cette occasion, à Bruxelles en Belgique.

Quotidien impitoyable

Marie s’est retrouvée dans la rue à quatre reprises dans sa vie, en raison de violences conjugales et par la suite à cause de harcèlement au travail. Dans le deuxième cas de figure, c’est la bureaucratie qui achève l’aînée. Un long retard de ses feuillets T4** lui coupe l’accès à l’aide sociale. Marie perd alors son logement.

«La rue, c’est vraiment dur. Tu t’isoles, tu passes le plus de temps possible dans les restaurants, tu vas chez des amis, tu marches beaucoup. On ne se fond pas avec les autres itinérants, vu qu’on ne consomme pas. Et quand tu ne consommes pas, c’est très difficile de vivre dehors», raconte Marie. Aujourd’hui, elle déclare ne vouloir qu’une seule chose: une qualité de vie.

Le Centre de jour du RAP Jeunesse, situé au 80, boulevard Henri-Bourassa Ouest. (Photo: François Robert-Durand, JDV)

Quant à Catherine, qui fréquente régulièrement le centre de jour de RAP Jeunesse à Ahuntsic-Cartierville, elle affirme que son intimité est ce qui lui manque le plus. Souffrant de problèmes de santé mentale, elle vient ici profiter du calme, loin du chaos du refuge.

Les femmes itinérantes sont aussi soumises à des situations extrêmes propre à leur genre. Un intervenant social, assigné à Catherine il y a plusieurs années, lui fait miroiter un meilleur lendemain. Il l’emmène au restaurant, lui dit qu’il l’aime. Elle raconte y croire… avant de frapper un mur. Elle finira par porter plainte.

L’actuelle crise du logement accentue largement le phénomène d’itinérance à Montréal. La proportion des femmes serait elle aussi en augmentation. Dans la province, les personnes sans-abri s’élèveraient à 10 000 individus, dont plus du tiers seraient des femmes. Les experts affirment que ce chiffre sous-estime largement la réalité.

* Les prénoms ont été changés pour des raisons de sécurité.

** T4: relevé émis par les employeurs indiquant toute la rémunération qu’ils ont versée à leurs employés durant l’année civile.

Ce texte du dossier Itinérance a été publié dans la version imprimée du Journal des voisins, le Mag papier de février-mars 2024

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